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La modernisation de l’agriculture latinoaméricaine de 1950 à 1990

2 juillet 2013

par Jean Bourdariat

A la fin des années 1980, Jacques Chonchol concluait son large panorama des systèmes agraires latino-américains en mettant en évidence cinq constantes :
- La persistance des systèmes latifundistes de propriété de la terre dans peu de mains,
- La priorité toujours donnée à la production destinée à l’exportation plutôt que celle destinée au marché intérieur,
- L’importance et l’extension de la monoculture liées à l’économie de plantation ayant pour finalité l’exportation,
- Le fait que la majorité des paysans a été sacrifiée par des mécanismes les privant d’une terre suffisante pour satisfaire leurs besoins essentiels,
- Le fait que, contrairement aux idées reçues, les paysans n’ont jamais accepté leur situation comme quelque chose de normal. Les années 1990 et 2000 remettent-elles en question la validité des constantes relevées par J. Chonchol pour l’Amérique latine ? Nous savons en ce début de XXIème siècle, que les problèmes d’accès à la terre restent récurrents pour les petits paysans, et que la pauvreté n’a pas diminué. La crise alimentaire, qui a éclaté récemment et qui est loin d’être terminée, montre que les besoins les plus fondamentaux d’une partie de la population de la zone ne sont toujours pas satisfaits.

1. La conséquence de la croissance démographique au XXème siècle

Si la population de l’Amérique latine a doublée dans la seconde moitié du XIXème siècle, elle atteignait à peine 61 millions d’habitants en 1900. Le grand problème n’était pas la disponibilité de la terre, qui était abondante, mais le manque de main d’œuvre. Les conflits entre les haciendas et les communautés indigènes visait à priver celles-ci de leur terre pour les obliger à travailler dans les haciendas, lesquelles pouvaient alors disposer d’une main d’œuvre stable et presque gratuite. L’esclavage étant prohibé, les hacendados eurent aussi recours à l’immigration de travailleurs libres, qui dans les faits étaient des semi-esclaves. Au XXème siècle, la conséquence de l’explosion démographique sur les activités agricoles fut la nécessité de nourrir une population de plus en plus nombreuse. Celle-ci augmenta de 70 % de 1900 à 1930, passant à 104 millions de personnes, puis doubla tous les 30 ans, atteignant 209 millions en 1960 et 442 millions en 1990. L’abondance de main d’œuvre conduisit les hacendados à diminuer l’effectif de travailleurs permanents et à faire de plus en plus appel au travail saisonnier.

2. Le système « latifundio-minifundio »

L’agriculture était dominée par le système « latifundio-minifundio ». Les latifundios étaient les grandes exploitations agricoles issues de la colonisation. Les minifundios, qui avaient des relations « symbiotiques » avec les latifundios, étaient des exploitations familiales de petite dimension qui pourvoyaient à l’alimentation des familles. La chaîne de valeur agroalimentaire était des plus simples (cf schéma ci-contre). Jacques Chonchol se réfère à des études du Comité Interamericano de Desarollo Agricola de la CEPAL, qui distinguait dans les années 1960 quatre grandes catégories d’exploitation :
- les exploitations « sub-familiales », dont la taille est insuffisante pour couvrir les besoins de base de la famille,
- les exploitations familiales, qui occupent de deux à quatre personnes et qui peuvent nourrir toute la famille,
- les exploitations multi-familiales moyennes, qui emploient de quatre à douze personnes tout au long de l’année,
- les grandes exploitations (ou latifundios), qui emploient en permanence plus de 12 personnes. Cette classification a montré que les grandes exploitations couvraient la majorité des surfaces cultivables, les nombreuses exploitations familiales se partageant une surface réduite. Ainsi selon l’étude approfondie de la CEPAL dans sept pays :
- les latifundios, qui représentaient à peu près 1 % des exploitations, occupaient au total 80 % des terres cultivables au Chili et au Pérou, 60 % au Brésil, entre 40 et 50 % en Colombie, Equateur, Guatemala et Argentine).
- la concentration de la terre était en réalité plus grande, car les latifundistes possédaient fréquemment plusieurs exploitations, directement ou non. De cette situation découlait la structure de classe suivante :
- les propriétaires d’exploitations grandes ou moyennes, soit 5 % des familles,
- les administrateurs d’entreprises agricoles et les entrepreneurs familiaux qui constituaient entre 10 et 25 % des familles,
- les paysans pauvres (minifundistes, paysans des terres communautaires, paysans sans terre), soit la majorité des familles : 90 % en Equateur, Guatemala et Pérou, 70 % au Brésil, Chili et Colombie et 60 % en Argentine. Le mode d’exploitation prédominant était extensif, et plus encore dans les latifundios traditionnels, dont les ressources étaient sous-employées et qui privilégiaient les méthodes de travail ne nécessitant que peu de capital. Seule une partie des terres était cultivée. Les hacendados n’avaient pas besoin de rationalité capitaliste pour gérer leur exploitation et jouir d’un mode de vie qui donnait le pouvoir, le prestige et l’argent. Les paysans pauvres étaient le plus souvent liés à l’hacendado qui leur garantissait une certaine sécurité et stabilité s’ils respectaient le système en place. Les relations des paysans avec l’extérieur passaient presque toujours par l’hacendado. Bien évidemment il n’y avait pas d’organisations syndicales. Dans certains pays, le système latifundio-minifundio coexistait avec une « économie de plantation » dont le développement avait commencé à la fin du XIXème siècle, avec la culture à grande échelle de café, canne à sucre, banane, coton. Ainsi vers 1963-1965, la banane représentait de 40 à 50 % des exportations de l’Amérique centrale, le sucre 80 % des exportations de Cuba, le café 68 % des exportations du Brésil. Une bonne partie de ces plantations était au mains d’entreprises multinationales qui jouaient un rôle dominant dans la commercialisation des produits. Les plantations, très étendues, occupaient fréquemment 100.000 ha de superficie, mais seulement une partie de ces terres était cultivée. L’utilisation de la terre était plus intense – et donc les rendements plus élevés – dans les plantations que dans les haciendas. L’investissement capitalistique était élevé, avec des innovations technologiques régulières. Contrairement aux haciendas, l’économie de plantation a fait naître un prolétariat rural assez bien organisé et syndiqué.

2. Des systèmes traditionnels aux entreprises agricoles capitalistes

Au cours des années 1960, les systèmes agraires traditionnels se sont transformés sous la pression de différents facteurs, parmi lesquels la croissance urbaine, la nécessité de développer les exportations agricoles pour obtenir des devises, la pénétration des firmes multinationales, les politiques de réforme agraire dans certains pays. La transition d’un fonctionnement traditionnel à la modernité est intervenue principalement dans les grandes exploitations. A côté des plantations et des haciendas sont apparues de nouvelles entreprises agricoles, qualifiées d’« entreprises capitalistes modernes ». La chaîne de valeur s’est complexifie, avec le captage d’une partie de la valeur en amont et en aval de l’exploitation agricole proprement dite. Le perte de valeur pour l’exploitant agricole, obligé d’acheter équipement en amont et de faire appel à des services en aval, était de l’ordre de 30 %. Comme la vitesse et l’ampleur de cette transition a été variable selon les régions et les productions, nous allons voir avec Jacques Chonchol comment elle s’est déroulée dans plusieurs pays et quelles constantes apparaissent.

Les changements dans l’altiplano bolivien Sur l’altiplano bolivien, les haciendas s’étaient arrogé le contrôle des terres les plus fertiles, et la disponibilité d’une main d’œuvre nombreuse et non rémunérée. Les travailleurs des latifundios pouvaient avoir différents statuts : pegujaleros (petits cultivateurs ou éleveurs), arrenderos (locataires d’un fermage), sayañeros (cultivateurs d’un lopin pour l’alimentation familiale), ou colonos serviles (serfs). Le tableau de répartition de la terre en 1950 montre la petitesse des exploitations familiales, et la très faible part des terres cultivées par rapport à l’ensemble des terres disponibles : Patrimoine Surfaces cultivées Nombre de propriétaires Nombre de familles Superficie par famille Latifundios 12 700 000 ha 350 000 ha nd nd nd Communautés paysannes 7 200 000 ha 170 000 ha 3 000 120 000 1,4 ha Paysans indépendants nd 130 000 ha 56 000 56 000 2,3 ha

Avec la révolution de 1952, une réforme agraire fut lancée, avec pour objectif l’abolition totale du latifundio. 350 000 à 380 000 familles reçurent des parcelles de terre. Un résultat intéressant de la réforme fut la production de denrées alimentaires permettant de mieux approvisionner le marché interne. Mais 87 % de ces parcelles étaient de moins de 5 ha, ce qui entraîna un processus de paupérisation conduisant à de nouvelles expulsions de la force de travail paysanne. De nombreuses parcelles revinrent ainsi entre les mains des anciens grands propriétaires. Par la suite, de nouvelles terres à l’est furent concédées à leur profit. Ainsi 9,3 millions d’hectares furent distribuées de 1955 à 1978 dans le département de Santa Cruz, parmi lesquels 5 millions d’hectares pour seulement 1401 propriétaires (soit plus de 3 500 ha / exploitation). Dans les années 1980, les petits paysans produisent des aliments de base pour le marché dans les zones de réforme agraire, du riz et d’autre denrées dans les zones de colonisation de l’est, cultures considérées comme non rentables par les grands propriétaires. Origine des aliments sur le marché intérieur bolivien en 1980 Agriculture paysanne Importations Agriculture capitaliste 63 % 22 % 15% Dans les zones de colonisation, les grandes entreprises agricoles, qui détiennent la plus grande partie des terres, se sont spécialisées dans la production de canne à sucre, de soja et de coton destinés à l’exportation.

La modernisation des haciendas traditionnelles en Equateur

En Equateur comme ailleurs en Amérique latine, le modèle agricole prédominant à la fin des années 1950 était celui des haciendas traditionnelles, travaillées par une main d’œuvre servile. Plus de la moitié de la population équatorienne était rurale. Au début des années 1960, un climat politique nouveau se fait jour avec des demandes pressantes des organisations paysannes, inspirées par la révolution castriste. Au même moment, le besoin de ressources alimentaires augmente avec la croissance de la population. Les grands propriétaires vont engager une transformation accélérée de leurs haciendas en entreprises capitalistes modernes, investissant en équipements qui diminuaient les besoins en main d’œuvre. Ils transmirent aux travailleurs des haciendas des lopins de terre sur les pentes moins fertiles des Andes. La réforme agraire de 1964 renforça cette évolution par la distribution de terres inexploitées. En vingt ans, les exploitations de plus de 2 500 hectares virent leur surface divisée par 2, et celles de 500 à 2500 hectares diminuèrent d’un tiers. Le nombre d’unités ayant une superficie de 20 à 50 ha augmenta, et surtout, les petites exploitations de moins de 5 hectares ou même inférieures à 1 hectare se multiplièrent. L’augmentation du nombre de minifundios et la croissance démographique conduisit à une diminution du revenu des familles paysannes de 3,2 % par an de 1974 à 1984. Pour survivre, ces familles durent rechercher des revenus en dehors de l’agriculture. La production de légumes par habitant baissa de 4% par an, celle de tubercules de 3 % par an. De 1968 à 1983, les importations alimentaires augmentèrent cinq fois plus vite que la population.

Les changements dans les plantations de canne à sucre du Nordeste brésilien

Les travailleurs de la canne à sucre du Nordeste se distribuaient en trois catégories : les moradores qui résidaient dans la plantation, les travailleurs externes, les corumbas, travailleurs saisonniers éloignés de la plantation en dehors de la période de la récolte. Les moradores fournissaient des heures de travail en échange d’une maison et d’une parcelle de terre pour la subsistance de la famille. Autour de 1960, ce système changea. Les intendants augmentèrent à 6 jours la quantité hebdomadaire de travail à fournir. Dans les zones sucrières de moindre importance, les moradores reçurent des parcelles de terres épuisées ou à bas rendement. Dans les zones les plus importantes, les moradores eurent plus rarement la possibilité d’avoir une parcelle et se prolétarisèrent. Le gouvernement voulu protéger les petits paysans, mais les propriétaires des plantations et des usines s’y opposèrent, provoquant de graves conflits sociaux en 1963 et 1964, et expulsèrent les moradores qui se convertirent en travailleurs saisonniers, dénommés boias frias. La prolétarisation des travailleurs de la canne à sucre s’accentua dans les années 1970 avec l’expansion de la production, la modernisation de l’industrie sucrière et le lancement du programme national de production d’alcool (PROALCOOL). Il s’ensuivit la disparition des petites exploitations familiales vivrières. L’exode rural s’accentua, les paysans partis vers la ville revenant travailler chaque année pour la récolte, dans des conditions moins favorables, car fréquemment payés « à la pièce ». En 1975, 80 % de la force de travail était employée dans les grandes plantations. La moitié des travailleurs étaient des saisonniers. Répartition de la production suivant la tailledes exploitations de canne à sucre du Nordeste (1980) Plantations > 1000 ha (2% des propriétaires) Plantations de 100 à 1000 ha Plantations de moins de 100 ha 22 % 64 % 14 % La récolte était réalisée par les familles, les hommes coupant les plants, les femmes et les enfants les liaient en bottes de 10 kg. Une famille pouvait produire 120 bottes par jour, qu’on lui payait 4,5 dollars, ce qui ne permettait pas de se nourrir convenablement ; un enfant sur deux était en état de dénutrition. Ainsi, la croissance de la production sucrière dans le Nordeste à partir de 1960, la modernisation de l’industrie et l’extension des surfaces cultivées ont aggravé la situation des travailleurs de la canne à sucre et diminué leur capacité à nourrir leurs familles.

La modernisation des plantations de café en Colombie

En 1932, 80 % de la production de café venait des petites exploitations familiales. Avec l’augmentation de la demande, les superficies cultivées augmentèrent fortement. A la fin des années 1960, la nouvelle variété de café caturra permit d’augmenter la densité des plantations, et au final, de doubler la production à l’hectare. La production nationale de café augmenta alors que la superficie plantée diminuait, comme le montre le tableau suivant : 1932 1960 1970 1984 Superficie totale des plantations de café 355 000 ha 820 000 ha 1 070 430 ha 967 000 ha dont superficies avec la nouvelle variété de café caturra - - 21 000 ha 400 000 ha Production nationale de café(en millions de sacs) nd nd 9,5 12

La nouvelle variété de café avait pour avantage que les soins à apporter aux plantations nécessitaient beaucoup plus de main d’œuvre que l’ancienne. Le nombre de travailleurs permanents et saisonniers doubla. Sur le marché du travail se trouvaient autant les prolétaires ruraux que les petits propriétaires, dont la plantation ne dépassait pas 3 ou 4 hectares et qui recherchaient un complément de revenu. Avec la plus grande technicité requise, nombreux furent ceux qui durent vendre leur parcelle et qui vinrent augmenter le nombre de prolétaires dont les conditions de vie étaient difficiles. Il s’en suivit une plus grande concentration de la terre au sein de grandes propriétés, lesquelles bénéficiaient mieux des progrès techniques et avaient accès au crédit. En 1970, le rendement moyen à l’hectare des grandes plantations de café (plus de 50 hectares) était supérieur de 17 % à celui des minifundios.

L’évolution des cultures bananières en Amérique centrale

En 1930, la production bananière centro-américaine était le monopole d’un petit nombre de sociétés du nord. La seule United Fruit exportait 63 % de toutes les bananes produites dans la région. Les concessions bananières avaient été attribuées en échange de la construction de lignes de chemin de fer, dont peu virent le jour. Peu de choses ont changé en 1980 : trois compagnies contrôlaient les deux tiers du commerce mondial de la banane. Elles employaient 46.000 travailleurs centroaméricains en 1968 et 80.000 en 1981. Ces employés étaient mieux payés que la moyenne des travailleurs agricoles et étaient souvent syndiqués. Le monopole des compagnies bananières donnait à celles-ci un pouvoir énorme : sous le gouvernement sandiniste, la Standard Fruit abandonna ses plantations du Nicaragua ; en 1984 la United Brand abandonna 2500 hectares de plantations au Costa Rica à la suite d’une grève qui dura 70 jours. Dans les années 1950, à la suite de différents excès, les compagnies bananières voulurent se protéger contre le risque d’être expropriées. Elles firent de plus en plus appel à des « producteurs associés » indépendants, gardant le monopole de la commercialisation. En 1974, 40 % des surfaces plantées appartenaient aux producteurs associés, et 60 % aux compagnies. Des producteurs indépendants apparurent, mais ils devaient toujours passer par les compagnies pour la commercialisation. La constitution d’une Union des Pays Exportateurs de Bananes et l’instauration d’une taxe à l’exportation améliora un peu le positionnement des pays vis-à-vis des compagnies, mais on observa alors un léger déplacement des zones de plantation de l’Atlantique vers le Pacifique.

Etat de Parana : des grands espaces vides au capitalisme agraire

Presque vide en 1940, l’état de Parana s’est converti en une terre d’immigration (estimation de 2,7 millions de migrants en 25 ans), devenue le premier producteur mondial de café et aussi un important fournisseur de produits alimentaires pour la population. Le faible prix de la terre permettait à des petits propriétaires d’acheter quelques hectares à la périphérie des villes ou 30 à 40 hectares dans les régions pionnières. La superficie des plantations de café fut multipliée par 10 de 1940 à 1960, atteignant un maximum de 1 620 000 hectares, soient 81 % des terres cultivées de l’état. Les plantations de café permettaient une certaine diversification par la production d’aliments de base, dont les excédents pouvaient être commercialisés en ville grâce à l’infrastructure de transport créée pour le café. Quand survint la crise du café de 1960, les propriétaires durent réduirent les superficies plantées à deux reprises, en 1962 et 1966, et chercher des activités de remplacement – élevage, culture du soja puis du blé – qui exigeaient deux à trois fois moins de main d’œuvre. L’immigration se ralentit, et se renversera même par la suite en une émigration vers d’autres états. Un autre conséquence de la diminution de la superficie des plantations de café fut la diminution de la production vivrière qui y était associée. La culture du soja eut des résultats spectaculaires – en 1985, le Parana fournissait le quart de la production du Brésil – d’autant plus qu’il était de plus en plus souvent cultivé en rotation avec le blé et le maïs. Cette réussite était due notamment à l’importation de technologies depuis les Etats-Unis (semences, fertilisants, herbicides, machines, …) : la part de la valeur ajoutée prise en amont par les firmes agro-industrielles renforça la nécessité pour les producteurs d’augmenter les rendements, ce qui eut pour conséquence de concentrer un peu plus la terre et de réduire le marché du travail agricole. Toutefois, les exploitations de taille moyenne (50 à 100 ha) restèrent nombreuses. En occupant les terres les plus fertiles de l’état, la culture du soja augmenta fortement le nombre de travailleurs saisonniers : en 1978, sur 730 000 travailleurs salariés dans l’état, seulement 110 000 avaient un travail toute l’année. Le développement du capitalisme agraire dans l’état du Parana ne permit pas d’améliorer les conditions de vie de la population agricole. Au contraire, une diminution du niveau a pu être observée à partir des années 1970.

La modernisation conservatrice des années 1970-1990

Les exemples que nous venons de voir en Bolivie, en Equateur, au Brésil, en Colombie, en Amérique centrale nous montrent que la recherche d’un meilleur rendement agricole a conduit, dans chacun des cas analysés, à un accroissement de la taille des exploitations, à une réduction de l’emploi et des revenus des populations agricoles. Une majorité de paysans ont été réduits à émigrer vers la ville où ils recherchèrent un autre emploi ou bien revinrent travailler dans les exploitations de façon saisonnière. Comme c’étaient surtout les petits paysans qui s’était spécialisé dans les cultures vivrières, la disponibilité d’aliments produits localement s’est restreinte, compensée parfois par l’importation d’aliments depuis d’autres régions ou depuis l’étranger, ou provoquant la dénutrition des moins favorisés. Nous voyons apparaître en force le complexe agro-industriel en amont et en aval de l’exploitation agricole. De puissants groupes industriels ont développé de nouvelles technologies qui permettent d’améliorer les rendements. En aval, les grandes sociétés de commercialisation offrent aux agriculteurs toute la panoplie de services de stockage, de transport, de vente facilitant l’écoulement de leurs produits. Cette modernisation est qualifiée par Chonchol de « conservatrice », car elle s’est produite au moment où les thèses libérales ont mis fin au développement économique nationaliste et autocentré d’un certain nombre de pays. Au début des années 1980, la nouvelle politique économique de libre-échange et de privatisation fondée sur le consensus de Washington a donné une forte impulsion au développement du complexe agro-industriel. Nous allons maintenant décrire les caractéristiques de cette modernisation.

3. Les facteurs qui ont provoqué cette modernisation

Le premier facteur de modernisation fut l’augmentation considérable des exportations agricoles et de bétail : leur valeur a été multipliée par 5 en termes courants de 1960 à 1980. Au début des années 1980, les exportations continuèrent à croître en volume, mais la baisse des prix eut pour effet de maintenir constante la valeur des exportations. Le second facteur est l’expansion du marché interne, avec un doublement de la population à nourrir – de 206 millions à 442 millions de 1960 à 1990 – et un triplement de la population urbaine. L’augmentation de l’effectif des classes moyennes se traduisit par une modification des habitudes alimentaires et par de nouvelles exigences de qualité. Le troisième facteur est l’industrialisation de la production avec un intégration toujours plus poussée avec les entreprises industrielles, financières et commerciales :
- en amont avec l’industrie des machines, des fertilisants chimiques, des pesticides, des semences et des biotechnologies, avec la pénétration en Amérique latine des grandes entreprises industrielles multinationales agricoles,
- en aval avec l’industrie de transformation des produits agricoles, les centres de stockage, l’industrie frigorifique, les systèmes de transport et de distribution, le commerce de gros et détail. Les grandes multinationales du commerce agricole et les groupes multinationaux de distribution jouent ici un rôle essentiel. Le 4ème facteur est constitué par les politiques publiques qui, tout au long de cette période, ont encouragé les productions d’exportation et de substitution d’importations : plans de développement agricole, construction d’infrastructures, soutien des prix, subventions, etc … Le dernier facteur est l’apparition d’un nouveau type d’entrepreneur agricole capitaliste, pour lequel la terre est un bien comme un autre, le travail pouvant être substitué par la technologie et la production devant être centrée en priorité sur les besoins du marché.

4. La modernisation du système de production

La modernisation n’est pas homogène ; elle est variable selon les régions et les productions. Elle se concentre sur certaines productions animales – lait, œufs, volaille, porcs, bovins, laine – et végétales – soja, maïs, sorgho, blé, riz, oléagineux, fruits et légumes, café, coton, canne à sucre. Les nouvelles exploitations capitalistes modernes sont de taille moyenne ou grande, mais dans quelques cas, il peut s’agir d’exploitations familiales dans des régions proches des grandes villes ou dotées d’un bon système de communication. Le capital et les nouvelles technologies prennent plus d’importance que la terre ou la main d’œuvre dans les facteurs de production. Les machines, les engrais, l’irrigation, les pesticides, les aliments pour le bétail, les médicaments réduisent la part du coût de la main d’œuvre et de la terre. Le rendement par travailleur est plus élevé mais il est plus faible par hectare comparé à celui des minifundios qui font un usage intensif du travail des membres de la famille. Dans ces entreprises agricoles, les relations de travail paternalistes des anciennes haciendas n’ont plus cours. Le petit nombre de salariés permanents se consacre à des tâches de surveillance, tandis que la plupart des ouvriers agricoles sont des saisonniers. La modernisation du système productif permit une croissance régulière de la production et des exportations, en particulier dans les années 1970, comme le montre le tableau qui suit : Années1960-1970 Années1970-1980 Années1980-1987 Croissance annuelle de la production agricole de l’Amérique latine + 2,7 % + 3,3 % + 1,7 % Croissance annuelle de la production agricole par habitant 0 % + 0,8 % < 0 Croissance annuelle des exportations en valeur + 3,8 % + 17,1 % < 0 Croissance annuelle des importations agricoles + 3 % + 8 % nd

Cependant, l’augmentation de la production agricole ne fut pas suffisante pour répondre aux besoins du marché interne, ce qui entraîna une augmentation des importations (+ 8 % dans les années 1970.

5. Le complexe agro-industriel

Le système agro-industriel de l’Amérique latine des années 1980 ressemble à celui de l’Europe des années 1950. Il se caractérise par une tendance à l’intégration des différentes phases de la chaîne de valeur agro-alimentaire, une intégration au marché mondial, une logique de concentration-exclusion des acteurs. Le rural devient secondaire. Ce qui est devenu important est une structure beaucoup plus complexe qui comprend les intrants physiques, le financement, les technologies, l’assistance technique, la commercialisation, le transport et la vente directe au consommateur. Un aspect essentiel de cette situation est que cette structure agro-industrielle est en grande partie contrôlée par un petit nombre de sociétés multinationales. Celles-ci disposent de l’accès aux marchés internationaux, sont propriétaires des usines, contrôlent les moyens de stockage et de transport, et parfois sont propriétaires de la terre. Comme l’indique le schéma ci-contre, l’intégration commence à la production et la fourniture d’intrants, suivie par la production agricole – animale ou végétale –, et enfin par la valorisation de la production, qui est transformée, stockée, transportée avant d’être conditionnée et mise à disposition des consommateurs dans les supermarchés. La commercialisation est effectuée sur les grands marchés du monde : Etats-Unis, Europe, Japon, mais aussi vers le marché intérieur dont la demande augmente avec la croissance démographique. Chonchol observe la forte asymétrie dans les relations commerciales : les pays du nord défendent leur agriculture par une politique fortement protectionniste, tandis que la libéralisation des marchés est imposée aux pays de la région Amérique latine. Le développement du complexe agro-industriel suit une logique de « concentration – exclusion ». · Concentration. Pour augmenter le taux de profit, les entreprises agro-alimentaires cherchent à contrôler directement plusieurs des phases de la chaîne de valeur, ce qui induit une tendance à l’intégration verticale et la recherche d’économies d’échelle par une augmentation des volumes de production et de services. · Exclusion. Les exploitations petites et moyennes sont exclues et ne peuvent participer que de manière subsidiaire, en appoint, à la chaîne. Leur production est achetée à bas prix alors que ce sont eux qui supporte tous les risques climatiques et environnementaux. La plus grande partie des salariés est aussi exclue, à l’exception d’un petit nombre de cadres et d’experts, avec des salaires très bas et un rythme saisonnier du travail.

6. L’économie rurale en Amérique latine dans les années 1980

Dans ce mouvement de modernisation et de concentration, l’agriculture rurale subsiste néanmoins. En 1980, la population rurale d’Amérique latine était de 126 millions de personnes, soit 34 % de la population totale. De manière générale, l’économie rurale est fondée sur l’exploitation agricole familiale, qui est l’unité de base de l’organisation sociale, la culture et l’élevage comme moyens de vie, une culture traditionnelle spécifique aux différents groupes de communautés rurales, la subordination à des entités sociales extérieures à la communauté paysanne. Pour caractériser l’économie rurale en Amérique latine, Chonchol s’appuie sur une étude d’Erasto Diaz sur le Mexique. Pour celui-ci, l’économie rurale mexicaine a cinq caractéristiques principales : 1. Le producteur lui-même et sa famille sont présents sur l’exploitation 2. Dans ces exploitations, il n’y a pas de processus d’accumulation de capital 3. La plus grande partie de la production est auto-consommée par la famille 4. Le type de culture est important : ainsi, le maïs est à la fois une revenu et un coût, un produit commercial et un aliment de subsistance, ce qui fait que le paysan ne va prendre de décisions de vente ou d’achat du produit selon les lois du marché. 5. Le nombre de petites exploitations tend à augmenter. Au Mexique, il est passé de 1.900.000 en 1960 à 2.250.000 unités en 1970. Dans les régions du Mexique qui concentrent le plus de minifundios, 71 % des exploitations font moins de 1 hectare. Au global pour l’Amérique latine, le nombre des minifundios aurait augmenté de 18 % en dix ans, de 1970 à 1980. La taille moyenne des exploitations aurait régulièrement diminué. 1970 1980 Nombre de minifundios 13 500 000 16 000 000 Population vivant dans des minifundios 16 000 000 75 000 000 Superficie cultivable contrôlée par les minifundios nd 60 500 000 ha Taille moyenne des minifundios nd 8 ha Nombre de minifundios d’une superficie inférieure à 2 ha nd 5 000 000

A cette époque, la très grande majorité de la population rurale active occupe des emplois dans l’agriculture. Selon les pays, entre 60 et 80 % de toute la force de travail agricole se trouve dans les petites exploitations rurales. La petite agriculture fournit en moyenne 50 à 60 % des produits nécessaires à l’alimentation humaine (et sans doute animale) des pays latinoaméricains. Voici quelques exemples : Maïs Frigoles Riz Blé Café Brésil (1980) 52 % 63 % 23 % 30 % 40 % Colombie (1970) 47 % 69 % 49 % 30 % Chili (1980) 44 % 77 % 55 % 27 % Equateur (1974) 45 % 61 % 40 % 70 % Panama (19 ) 80 % 37 % L’économie rurale est de plus en plus intégrée à l’économie nationale, car l’exploitant a besoin d’argent en numéraire pour de nouvelles dépenses, ce qui l’oblige à vendre sur le marché une part plus importante de sa production. Cependant, ces ventes sont souvent réalisées en-dessous des prix de revient du fait de la mauvaise organisation de l’offre, de la difficulté de conserver des produits frais, des politiques de prix alimentaires bas des gouvernements et aux ententes entre les intermédiaires. Nous verrons dans la seconde partie que la faiblesse des revenus agricoles conduira cette population a rechercher des emplois en dehors de l’agriculture, d’autant plus que la taille de l’exploitation est faible. Tout ceci fait que la pauvreté est la situation la plus fréquente vécue par les populations rurales. Part de la population rurale vivant en-dessous du niveau de pauvreté en 1980 Bolivie Brésil Pérou Colombie Venezuela Chili Equateur 86 % 73 % 68 % 67 % 64 % 56 % 46 %

Face à la modernisation et à l’extension du complexe agro-industriel, les petits paysans développent différentes stratégies de survie. D’abord, ils utilisent plus intensément la main d’œuvre familiale pour intensifier l’utilisation de leur parcelle. Ensuite ils se mettent eux aussi à utiliser de meilleures semences, des engrais et des pesticides. Ils sont aussi mieux informés des demandes du marché et vont orienter leurs production dans ce sens, par exemple : production de lait, d’orge pour les brasseries, de soja, … Les migrations de membres ou de la totalité de la famille sont plus fréquentes, vers d’autres régions, vers la ville, ou vers l’étranger. Ces migrations peuvent être saisonnières ou définitives. Quand les possibilités existent dans le pays, certains petits agriculteurs émigrent vers les fronts pionniers, ce qui a été et est toujours le cas surtout au Brésil, mais à l’époque de l’étude de Chonchol, de telles migrations intervenaient aussi dans d’autres pays, par exemple à l’est du Chiapas ou dans le département de Santa Cruz en Bolivie. En conclusion, la situation de la population rurale est le résultat de la croissance démographique et de l’insuffisance du nombre d’emplois en ville. La modernisation capitaliste conduit à la recréation d’une économie rurale, qui est un refuge pour des millions de personnes qui se sont progressivement prolétarisé.

Jean Bourdariat

P.S. Pour en savoir plus Chonchol, Jacques, Sistemas agrarios en América latina. De la etapa prehispanica a la modernizacion conservadora, Fondo de Cultura Economica, Santiago Chile, 1994, 442p