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Argentine : après la crise, un redressement économique réel mais menacé
Entretien avec Pierre Salama

25 février 2013

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Pierre Salama, professeur émérite des universités, professeur et chercheur au Centre d’Économie de Paris-Nord, revient pour Humandee sur les principaux traits de la situation économique argentine : boom exportateur, dette, inflation, déficit et gestion gouvernementale. Il a récemment publié Les économies émergentes latino-américaines : entre cigales et fourmis (Armand Colin, 2012).


Cliquer ici pour une chronologie de la crise argentine


Date de l’entretien : 15 février 2013


Humandee : Partagez-vous l’analyse dominante plutôt négative à l’égard de l’économie argentine au cours de la dernière décennie dans la presse internationale (notamment à propos de la dette, de l’inflation et des manifestations) ?

Pierre Salama : « Je ne partageais pas du tout cette vision jusqu’à présent, mais depuis peu, je rejoins plus certaines préoccupations à propos de l’évolution de la situation. Je n’ai pas adhéré aux commentaires dominants parce qu’ils représentaient une réaction partisane face à la décision du gouvernement argentin qui a refusé de payer sa dette, au début des années 2000. Les économistes des marchés financiers, de même que la plupart de ceux travaillant dans des institutions financières internationales, ont alors dit que l’Argentine courrait à la catastrophe si elle sortait du plan de convertibilité entre le dollar US et le peso et refusait de régler ses créances. Quelle n’a pas été la surprise de voir que de 2003 à 2009, l’économie argentine a présenté une croissance de type asiatique, d’environ 8%. La situation socio-économique d’ensemble s’est améliorée, le chômage a diminué, de même que la pauvreté et les inégalités, ces dernières dans une moindre mesure. Ceci notamment grâce à la hausse des dépenses sociales, permises en partie par le boom des exportations de produits primaires vers la Chine. Fait notable cependant, le taux de croissance des produits industriels a été semblable à celui des produits d’origine agricole. Les effets de la crise internationale commencent à se faire ressentir en 2009, avec une croissance nulle et une baisse des importations. L’Argentine est donc affectée, tout comme d’autres économies régionales, mais moins que le Mexique, alors que celui-ci était considéré comme moins vulnérable par les institutions internationales (6 % de baisse du PIB en 2009 contre 3 % de croissance avant). Face à ces résultats, les économistes, notamment ceux de la BNP et du Crédit agricole, se sont demandés s’ils n’avaient pas joué les « Cassandres » et ont tout de même infléchi leurs positions. Mais par leurs analyses, ils cherchaient à punir l’Argentine parce que ses dirigeants avaient pris des mesures hétérodoxes. Il y avait donc une part d’idéologie dans les appréciations économiques. Pour ma part, je n’ai pas tiré de conclusions si négatives de la période post-2003.

Données générales sur l’Argentine (2011)

PIB per capita 10.942 US$
Déficit public 3,5% du PIB
Balance courante -5,6 millions US$
Réserves 46 milliards US$
Exportations, et les principauxpays partenaires
Part exportations mondiales 0,46%
Part des produits agricoles 53,9%
Brésil 20,7%
Union Européenne 16,9%
Chine 15,1%
Etats-Unis 10,7%
Mexique 3,4%
Investissements directs (IDE)
IDE entrants 7,2 milliards US$
IDE sortants 1,5 milliards US$

Graphique n° 1 : Taux de croissance de l’Argentine sur le long terme


Ma position a évolué parce que 2012 a été une année très mauvaise. La croissance a stagné autour des 1% (le gouvernement a récemment évoqué 1,2 %, des instituts privés sont plus pessimistes). Cette situation est due à deux problèmes fondamentaux : une contrainte externe plus forte et des problèmes de mauvaise gouvernance.

Cette dernière renvoie à une attitude bonapartiste dans la prise de décisions qui se réalise au-delà du respect des institutions. La présidente Cristina Kirchner (au pouvoir depuis 2007, épouse du défunt Nestor Kirchner, lui-même président de 2003 à 2007), se réfère au péronisme : elle s’adresse aux masses en passant outre les institutions. Elle tend ainsi à prendre des mesures d’abord et à consulter ses partenaires et le Parlement ensuite, ce qui s’avère dysfonctionnel dans un régime démocratique. Cette méthode de travail participe à créer une société duale, polarisée entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre le gouvernement. En 2007, les autorités argentines ont par exemple changé la mesure de l’inflation sans consultation. Ce qui amène aujourd’hui à sa sous-évaluation et à une perte de crédibilité de l’indicateur fourni par le gouvernement, auprès des acteurs économiques, académiques et sociaux. La méthode choisie par les autorités n’exprime en fait que la moitié du niveau réel de l’inflation, selon les calculs classiques. On estime aujourd’hui que l’inflation argentine s’élève à 25-30 % par an, un des taux les plus élevés de l’Amérique latine.

La situation argentine est ambiguë : d’une part, les problèmes de la balance commerciale et du budget ont été résolus - l’État présente même un excédent primaire de son budget, c’est-à-dire avant d’inclure le remboursement de la dette -, mais d’autre part, des phénomènes préoccupants sont en train d’émerger, en plus de la question de l’inflation :
- l’excédent commercial diminue très rapidement, car les importations croissent fortement, notamment en provenance de la Chine ;
- les dépenses publiques augmentent plus vite que les recettes.

En même temps, le gouvernement argentin doit encore rembourser un peu de dette (tous ses engagements n’avaient pas été annulés en 2001, mais transformés en contrats spéciaux). Dans ces circonstances, l’État doit faire face à un manque de liquidités, d’où l’imposition du contrôle des capitaux, qui lui-même s’ajoute aux problèmes économiques. L’Argentine est donc condamnée à connaître à nouveau des problèmes de contrainte externe : comme les marchés l’ont punie (pour avoir refusé de payer sa dette), elle a des difficultés à emprunter, avec un spread de 1 000 points environ, c’est-à-dire une amende de 10 points supplémentaires par rapport au taux d’intérêt de base.

Graphiques n° 2 et 3 : Spreads comparés de l’Argentine et du Brésil

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Source : Natixis

Pour conclure, je n’ai pas une vision négative sur toute la période post-2003, bien au contraire, mais depuis un an, la contrainte externe réapparaît et les réponses apportées me semblent inadéquates.


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Humandee : Pouvez-vous revenir sur les trois dossiers épineux de la situation économique argentine : dette, inflation et déficit public (3,5 % PIB en 2011) ? _

Pierre Salama : « Revenons sur la question du règlement de la dette. L’Argentine est sortie en catastrophe du plan de convertibilité selon lequel 1 US$ valait 1 peso en 2002 et il est passé à 1 US$ pour 4 pesos [1]. Or les contrats des dettes, publiques et privées, étaient libellés en US$ (comme confusion du US$ avec le peso) de même que les factures (electricité, eau), ce qui revenait à augmenter les dépenses internes et externes dues à ces endettements par 4, tant de l’Etat que des particuliers. Cette situation était intenable. Le gouvernement a alors tenté de prendre des mesures transitoires pour ne pas trop étrangler sa population endetté en peso-dollar, avec un taux de 1,4 pesos, et non 4 pesos. C’était le seul moyen d’éviter la faillite de l’État. Le contexte était par conséquent très difficile : par exemple, la credibilité de maintenir le Plan de convertibilité étant fortement affaiblie, la spéculation redoublait et peu avant l’explosion de ce Plan et la très forte dévaluation qui s’en est suivi, le gouvernement de De la Rua a réglementé l’accès aux banques et les ménages ne pouvaient retirer qu’un faible somme par semaine de leurs dépôts, ceux-ci étant congelés (« corralito ») [2].

Le Produit intérieur brut (PIB) a baissé de 10,9 % en 2002. C’était la conclusion logique d’une crise qui existait depuis trois ans, qui traduisait l’insoutenabilité du Plan de convertibilité. Un an plus tard, le gouvernement argentin a décrété à ses partenaires internationaux qu’il ne pouvait plus continuer à payer 1 US$/4 pesos (cf. la Grèce récemment si elle était sortie de l’euro avec une forte dévaluation a la clé). Il a donc pris la décision unilatérale de ne rembourser que la dette qu’il avait contractée auprès des organismes internationaux, ce qui représentait la moitié de ses créances selon les contrats préétablis. Concernant l’autre moitié, il n’y a pas eu de négociations et le gouvernement a transformé la dette : elle a été rééchelonnée et les produits financiers originaux ont été convertis en bons plus faibles (cf. la Grèce à nouveau). Pour les marchés financiers, ce fut un scandale, d’où l’exclusion de l’Argentine, afin de ne pas créer de précédent parce que c’est tout de même un pays assez grand.

Par chance, c’est à ce moment qu’a commencé le boom du soja. De plus, comme la monnaie a été fortement dévaluée à 1 US$ pour 3 pesos et que la sous-appréciation de la monnaie s’est maintenue, l’État argentin a ainsi pu protéger la production industrielle nationale (à partir de l’utilisation des capacités oisives puis d’une reprise des investissements) et améliorer ses capacités de vente à l’international (les importations étant plus chères et les exportations plus compétitives). Grâce à ce contexte favorable, l’Argentine n’a pas vraiment souffert du non-paiement d’une partie de la dette, dans la mesure où elle n’avait pas besoin des marchés financiers internationaux.

Aujourd’hui, les autorités argentines ont résolu la question de leur dette hors institutions internationales à hauteur de 90 %, seuls 10 % des créanciers n’ont pas accepté d’accord, et ces parts ont été racheté par ce que l’on appelle sur les marchés financiers les « fonds vautours », qui cherchent à être remboursés à la valeur de départ, après avoir acheté à bas prix (ce qui explique la détention d’un bateau battant pavillon argentin, le Libertad, au Ghana, en 2012).

Quant à l’inflation, l’Argentine a connu des phases hyperinflationnistes comme le Brésil, surtout dans les années 1980, et sur une période prolongée. Mais, à la différence de son voisin, elle a souffert de désindustrialisation dès l’époque du gouvernement militaire (1976-1983), débouchant sur une insuffisance de l’offre, elle-même due à un manque d’investissements. Dans les années 2000, malgré le boom économique et la hausse de l’investissement, l’offre est restée trop faible. Et comme maintenir un taux de change sous-évalué favorise également l’inflation, cela a provoqué la hausse de cet indicateur officiellement passée de 7-8 % à 14-15 %. C’est à ce moment-là que les autorités ont commenceé à tricher (le taux s’élève plutôt 25-30 % selon les organismes de recherche privés argentins). Pour comprendre l’inflation, il faut aussi bien cerner le type de société de consommation : en Argentine, le crédit n’existe presque pas, à la différence des pays asiatiques. Le montant des crédits accordés par les banques correspond à 7 % du PIB aujourd’hui (au Brésil, c’est 50 % et dans les pays asiatiques autour de 120 % en moyenne). Donc les transactions se font surtout en cash ; si bien que les Argentins conservent l’argent, en plus car ils ne font pas confiance aux banques ; l’économie se retrouve dans une situation de surliquidité. En plus, étant auparavant très dollarisée (en raison de la parité avec le peso), elle a conservé certains traits notamment dans le domaine des biens durables, pour l’achat d’appartements par exemple. Cela explique des fuites de capitaux, pas seulement vers l’étranger, mais aussi vers le « matelas », surtout dans un contexte inflationniste.

Enfin, la hausse des recettes fiscales argentines provient de l’augmentation des exportations de matières premières, ce qui donne une certaine aisance budgétaire à l’État. Ce système est plus connu comme le phénomène des « rétentions », qui correspondent aux taxes prélevées par l’État sur les ventes à l’exportation de produits agricoles argentins. Les quatre cinquièmes de celles-ci servent à subventionner le prix de l’énergie, le reste finançant l’aide aux petits agriculteurs et aux personnes les plus pauvres. Mais 2012 a été une année de sécheresse, avec pour conséquence une diminution de cet afflux de devises. Les dépenses ont continué à augmenter parallèlement, provoquant une diminution forte de l’excédent primaire. L’Argentine est le pays d’Amérique latine qui consacre le plus de fonds en dépenses sociales par habitant, c’est-à-dire 2 202 US$ en 2006-2007, contre 1 542 en Uruguay, 1 395 à Cuba ou 1 019 au Brésil, parmi les plus engagés. Et les représentants politiques ont repris en main le système de pensions, le système de capitalisation ne permettant pas de verser des retraites comme anticipé. La part consacré aux retraites a nettement augmenté suite à cette nationalisation, en toute logique.

Les tensions possibles à venir viennent de la baisse rapide de l’excédent primaire, du déficit de la balance des comptes courants en raison des intérêts de la dette qu’il reste à payer et des dividendes qui tendent à augmenter (dus à la multinationalisation de l’Argentine). Si au Brésil, le déficit des comptes courants est financé par l’entrée des investissements directs étrangers (IDE), et les excédents de réserves par des entrées de capitaux de portefeuille, ce n’est pas le cas en Argentine (malgré l’entrée croissante d’IDE, mais pas de capitaux de portefeuille). Donc le Brésil conserve une souplesse du point de vue de la contrainte externe, contrairement à son voisin. Finalement, l’aisance budgétaire de ces dernières années a servi à régler les problèmes du présent, et non à anticiper les défis futurs. Par exemple, les rétentions servent à éviter la hausse des prix des hydrocarbures mais pas à améliorer les infrastructures nationales (Le Brésil connaît des problèmes similaires). Encore, cet argent a permis d’améliorer les conditions de travail des enseignants et des chercheurs du secteur public ; en revanche, l’investissement public dans la recherche est presque nul, n’atteignant que 0,6 % du PIB. Donc la situation économique se fragilise, avec des potentialités de croissance considérablement affaiblies ».


Humandee : Concernant les IDE, les autorités argentines ne les font-elles pas fuir avec la nationalisation de la compagnie pétrolière YPF ?


Pierre Salama : « YPF était une branche de la compagnie espagnole Repsol. Il ne s’agit pas d’une étatisation complète mais d’une nationalisation pour moitié de l’entreprise, ce qui a déclenché l’ire de Repsol. La vérité est que Repsol s’est servi de cette société comme d’une vache à lait, recueillant les fruits de la production, mais sans investir dans la recherche de nouvelles réserves. Or, l’Argentine est devenue de plus en plus importatrice de produits pétroliers, donc la nationalisation s’inscrit dans un projet d’investissements stratégiques pour la Nation (cf. le coût des subventions publiques du prix de l’énergie). Mais cet épisode, ajouté aux autres problèmes, contribue à détériorer un peu plus l’image argentine auprès des financiers.

L’Argentine a néanmoins été une économie très internationalisée auparavant, d’où la présence de constructeurs automobiles dans ce pays, comme Renault, Fiat, Volkswagen. Il s’agit secteur entièrement transnationalisé. Avec la crise de 2001, de nombreuses multinationales ont fui le pays dans les secteurs de la gestion de l’eau, de la production du gaz ou encore des télécommunications. Elles refusaient la revalorisation du peso vis-à-vis du dollar US, de 4 à 1,4.

Aujourd’hui, l’essentiel des IDE entrants résulte de cet héritage d’ouverture, et sont le produit d’entreprises qui ne sont pas parties au moment de la crise, et qui continuent leurs activités dans ce pays. Il s’agit souvent de très grandes multinationales et elles restent peu nombreuses dans l’ensemble (automobile, biens de consommation non-durables). L’Argentine possède également quelques transnationales qui investissent à l’étranger, notamment dans la sidérurgie (d’où ses capacités d’exportation dans le domaine métal-mécanique) ».


Humandee : Le boom des revenus provenant des matières premières profite-t-il de manière durable au modèle économique argentin ? Ces ressources sont-elles investies dans des activités productives ?


Pierre Salama : « Durant les années 1990 du temps de Carlos Menem (1989-1999), les exportateurs avaient le droit de conserver l’argent tiré de leurs bénéfices dans des pays développés. La situation a un peu changé mais l’argent n’est pas facilement ramené au pays (problèmes politiques, du taux de change, etc.). L’État retire une partie des gains via l’impôt sur les bénéfices et sur les chiffres d’affaire (les rétentions), les exportateurs conservant le solde. Mais cette richesse résulte d’une agriculture ultra-mécanisée, qui ne permet pas l’amélioration de la situation des petits agriculteurs souvent expulsés de leurs terres, ou devant les louer. La moitié des terres arables argentines sont aujourd’hui consacrée à la production du soja, ce qui révèle la concentration très prononcée du secteur agricole, et explique le poids politique de la société rurale des grands possédants agricoles.

L’Argentine a également des capacités d’exportation dans d’autres domaines à savoir les ressources minières. Ces dernières se trouvent surtout dans la partie andine du pays, et leur exploitation crée des dilemmes similaires à ceux observées en Équateur ou au Pérou. Ces activités posent des problèmes sociaux car elles sont très polluantes et supposent parfois l’expulsion de peuples indiens habitant sur la zone de minerais. De grandes multinationales s’intéressent à ce secteur et on s’attend à un boom des IDE dans les prochaines années, en particulier concernant le gaz de schiste ».


Humandee : Au Brésil, on pointe du doigt la concurrence chinoise pour expliquer la désindustrialisation de l’économie ; concernant l’Argentine, la compétition provient-elle également du géant asiatique, ou plutôt de son voisin lusophone ?


Pierre Salama : « Dans les années 2000 et jusqu’à récemment, l’Argentine était plus compétitive que le Brésil, principalement grâce à la sous-appréciation de sa monnaie, alors qu’au contraire la valeur du Real augmentait. Mais l’Argentine a peu profité de cette fenêtre d’opportunité parce que, comme nous l’avons déjà mentionné, sa capacité d’offre n’était pas suffisante, ce qui a pu créer des tensions avec le Brésil (et des problèmes d’inflation). Un fait surprenant reste l’essor malgré tout rapide des manufactures d’origine industrielle jusqu’en 2010. Il s’explique par plusieurs raisons : l’effet rattrapage de la désindustrialisation prononcée de l’économie argentine dans les années 1980, le fait que l’industrie soit tournée vers un marché intérieur en pleine expansion et la division du travail accordée pour certains secteurs, dont l’automobile, chacun produisant certains modèles, dans le cadre du Mercosur.

Le taux de change a évolué récemment vers une certaine appréciation, ce qui a conduit à une perte de compétitivité du côté argentin. Les autorités ont alors été tentées par l’application de mesures protectionnistes à l’encontre de produits brésiliens. L’appréciation de la monnaie a également confronté l’Argentine à la concurrence de l’Asie. La chute de l’excédent commercial s’explique en partie par les importations chinoises qui entraînent une certaine désindustrialisation dans ce pays également. L’appareil de production argentin n’est pas délocalisé mais tout simplement détruit en raison du coût unitaire du travail (relation productivité du travail/salaire/taux de change et leurs évolutions) très favorable à la Chine. Comme le bras de fer s’avère difficile avec ce partenaire devenu primordial pour les exportations argentines, mais dont les achats argentins n’ont pas de poids significatifs, les autorités argentines s’en prennent à d’autres partenaires moins grands, comme le Brésil ».


Humandee : Restent-ils des aspects positifs à la situation économique argentine ?


Pierre Salama : « Le pouvoir d’achat des Argentins s’est fortement amélioré au cours de la dernière décennie, même si cette hausse se relativise ces derniers temps. La part de l’emploi informel a diminué et la pauvreté a chuté de manière drastique (d’environ 48 % de la population après la crise à environ 15 %). L’effort gouvernemental dans les domaines de la santé et de l’éducation a joué en ce sens. Aujourd’hui, l’emploi dans le secteur privé n’augmente plus, avec une chute des embauches dans la construction civile (le gouvernement impose le paiement en peso), l’État recrute plus pour compenser, mais cela affecte sa situation budgétaire et participe à l’apparition des nouvelles difficultés dont nous avons parlées.

Jusqu’en 2010-2011, la situation économique argentine était très bonne, et ce malgré la crise internationale. Mais, le manque de pensée prévisionnelle et les maladresses dans la méthode de gouvernance de ces dernières années ont nui à la capacité des autorités de prévoir de futures tensions qui s’expriment désormais, dans un contexte international de surcroît peu favorable.

De ce fait, de nouvelles manifestations populaires ont été organisées : une de la part des couches moyennes sur lesquelles pèse l’impôt et qui se plaignent des restrictions concomitantes à l’installation du contrôle du change sur leur vie quotidienne (impossibilité de payer de gros montants en US dollar, difficultés pour voyager, etc.) et une autre quelques jours plus tard menée par la police des fleuves et les gendarmes en raison de la non-augmentation de leurs salaires. Le gouvernement a bien débloqué de nouveaux fonds à cet effet, mais ils ont été accaparés par les généraux, d’où le licenciement de certains d’entre eux, ce qui rappelle un autre problème de l’Argentine qui est la persistance de la corruption. Pour terminer, cette seconde manifestation s’est soldée par des tirs en l’air, révélateurs d’une situation politique polarisée, et à nouveau source de tensions sociales ».

Entretien accordé à Élodie Brun.


[1] Aujourd’hui, le taux officiel est de 1 US $ pour 5 pesos. Le taux parallèle est de 20 à 30% supérieur depuis la mise en œuvre du contrôle des changes.

[2] La distinction entre les dettes envers le système financier et les obligations négociables est très importante. La première concerne des financements locaux (dette interne) en US dollars surtout et la seconde des financements provenant des marchés financiers extérieurs (dette externe). Les premiers ont été « pesifiés » : leur dette interne a été convertie en peso au taux de change de 1 pour 1,40, les seconds ne le sont pas. Il en résulte une prise en charge partielle du risque de change par l’Etat pour les dettes internes dans la mesure où le nouveau taux de change tourne autour de 1 pour 4. La dette externe n’étant pas « pesifiée » pèse sur le bilan des entreprises peu exportatrices et sert d’argument pour négocier une hausse de leurs prix auprès du gouvernement : les prix exprimés en US dollars au change courant ont en effet baissé considérablement à mesure que la monnaie nationale se dépréciait alors que les dettes externes en dollars nécessitaient toujours plus de peso pour être financées. C’est le cas de toute une série de services publics (eau, gaz, téléphone), certaines entreprises privatisées menaçant d’arrêter, ou s’apprêtant à le faire (France Telecom par exemple) devant l’ampleur des déficits provoqués par la crise de change, déficits venant cependant après des années de d’excédents record.





Argentine : après la crise, un redressement économique réel mais menacé, LB
26 février 2013

Depuis plus d’un siècle, c’est l’exportation de produits agricoles, et non la politique de son gouvernement, qui a apporté à l’Argentine l’essentiel de ses revenus.