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Le Brésil et le Moyen-Orient : entre relance, potentiel et hésitations
par Élodie Brun

6 janvier 2013

Les relations du Brésil avec le Moyen-Orient ne sont pas nouvelles et ont connu de grandes variations par le passé. Elles ont expérimenté un renouvellement et un approfondissement diplomatiques de grande ampleur suite à l’arrivée au pouvoir de Lula.

Les initiatives diplomatiques en provenance du Brésil se sont multipliées entre 2003 et 2010. C’est par exemple le dirigeant brésilien qui a lancé l’idée d’une rencontre interrégionale, concrétisée par la tenue du sommet Amérique du Sud-Pays Arabes (ASPA) à Brasilia en 2005. Surtout, pour la première fois depuis les visites privées réalisées par l’empereur Pierre II à la fin du XIXe siècle, un chef d’État brésilien se rend dans neuf pays en plus des Territoires palestiniens.

L’évolution du commerce extérieur brésilien a encouragé les représentants politiques dans leur activisme diplomatique. Selon les données du ministère brésilien du Développement, de l’Industrie et du Commerce extérieur (MDIC), les échanges avec le Moyen-Orient ont fortement augmenté. Le mouvement s’est amorcé au début des années 2000, ce qui le dissocie de l’arrivée au pouvoir de Lula. L’évolution des flux a toutefois été importante durant ses deux mandats : entre 2003 et 2010, les exportations ont crû de 275% et les importations de 188%. Malgré cet essor, le commerce avec le Moyen-Orient reste peu significatif, représentant moins de 5% des échanges du Brésil avec le monde.

Le pétrole demeure une pièce maitresse des relations interrégionales, mais c’est le domaine alimentaire qui se révèle plus stratégique aujourd’hui. En 2008, par exemple, le Brésil fournit presque 80% du poulet et 90% du sucre acheté par l’Arabie saoudite.

Un autre facteur explicatif de la relance réside dans le nouvel activisme politique des communautés d’arabes et de descendants arabes qui vivent au Brésil. Le ministère brésilien des Relations extérieures - l’Itamaraty - a estimé en 2003 que la diaspora libanaise compte 6 à 7 millions d’individus et la syrienne environ 2 millions, résidant majoritairement dans l’État de São Paulo. Ces chiffres restent toutefois approximatifs, puisqu’aucun recensement n’a été effectué incluant cette appartenance communautaire. La coordination entre les communautés arabes et les autorités fédérales a augmenté durant la présidence de Lula.

Enfin, le leader et ses principaux conseillers ont tenté d’affirmer la voix du Brésil à l’échelle mondiale. Ils ont ainsi cherché à promouvoir la capacité diplomatique brésilienne via ce rapprochement avec le Moyen-Orient. Le président et son ministre des Relations extérieures, Celso Amorim, ont explicité leurs aspirations lorsqu’ils ont pris position sur le conflit israélo-palestinien, sans concrétiser leur proposition de médiation, et sur le dossier du nucléaire iranien qui cette fois-ci a débouché sur la Déclaration de Téhéran de 2010. En moins d’un mois fin 2009, ils ont également reçu à Brasilia les leaders d’Israël, de l’Autorité palestinienne et d’Iran, démontrant la spécificité de la diplomatie brésilienne à pouvoir parler avec les différents protagonistes.

Néanmoins, ce dynamisme semble encore manquer de contenu stable, au regard des premières décisions prises par la nouvelle présidente depuis 2011, Dilma Rousseff. Plusieurs indices pouvaient amener à penser que son équipe allait plutôt s’inscrire dans la continuité par rapport à l’époque de Lula. Elle appartient aussi au Parti des Traveilleurs (PT) - qui prône un rapprochement Sud-Sud. La question palestinienne symbolise la continuité avec la politique de l’ère Lula. Le gouvernement de Dilma Rousseff a confirmé la reconnaissance de l’État palestinien et défend l’idée de deux États dans les frontières dessinées en 1967.

En revanche, une différence apparaît entre les deux présidences lorsqu’il s’agit d’articuler deux aspirations diplomatiques : la réforme du système multilatéral et la promotion des droits de l’homme. De 2003 à 2010, les responsables politiques avaient en plus estimé que la défense des droits de l’homme ne pouvait s’améliorer sans une réforme du système global. Dans le cas de l’Iran, les diplomates brésiliens sous Lula ont notamment accepté certaines concessions sur les droits de l’homme afin d’obtenir la confiance de leurs partenaires et les convaincre de signer la Déclaration de Téhéran. Avant même de prendre ses fonctions, la présidente élue a publiquement exprimé son désaccord avec cette facette de la politique extérieure de l’équipe de Lula. En mars 2011, les diplomates brésiliens reçoivent l’instruction de voter en faveur d’une résolution du Conseil des Droits de l’homme de l’ONU qui propose l’envoi d’un rapporteur spécial en Iran pour enquêter sur les violations de plusieurs droits. Cette décision atteste de la nouvelle place de cette thématique dans la stratégie gouvernementale. Cependant, cette orientation apparaît incertaine. Fin 2011 par exemple, les diplomates brésiliens se sont abstenus lors d’un vote à l’Assemblée générale des Nations unies visant à entériner un rapport qui dénonce le manque de respect des Droits de l’homme en Iran.

Les relations du Brésil avec le Moyen-Orient ont beaucoup évolué depuis l’époque du tiers-mondisme et ont été caractérisées par d’importantes fluctuations. Les hésitations brésiliennes rappellent que cet acteur émergent reste encore tributaire des opportunités offertes par ses contextes internes et externes pour promouvoir ses aspirations.

Élodie Brun est docteure en Science politique, spécialiste des relations Sud-Sud (IEP Paris/CERI), et chargée d’études pour Humandee.

Cette note est extraite de l’article : « Le Brésil au Moyen-Orient : un engagement hésitant », Revue Moyen-Orient, n° 16, octobre-décembre 2012, p. 66-71. www.moyenorient-presse.com

P.S. www.moyenorient-presse.com/ ?p=1161

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