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Lettre aux indignés
par Enrique Dussel

17 juillet 2012

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Mon ami Michael Löwy, de passage à Mexico en avril 2011 pour faire une conférence sur Walter Benjamin, me montra un petit livre qui avait produit beaucoup d’agitation en Europe, Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, publié par Indigène Éditions à Paris, dans sa 13ème édition de 2011. Il s’agit d’un cri d’une conscience éthico-politique qui s’éveilla lors du gigantesque massacre d’êtres humains, une barbarie comme l’humanité n’en avait jamais connue, que fut la seconde guerre appelée Mondiale (les européens et les nord-américains nomment “mondiales” leurs guerres, bien qu’évidemment elle ne fut pas latinoaméricaine, par exemple). Il vécut son « à-présent » (le Jetzt-Zeit de Walter Benjamin, ou le temps messianique de Paul de Tarse [1] ), son 15 de Mayo, au cours des années quarante du siècle passé, dans la résistance française héroïque contre l’invasion nazi. C’était la préhistoire de la reconstruction ultérieure de l’Europe, du triomphe des démocraties chrétiennes et des sociaux-démocrates, du plan Marshall, des miracles allemand et japonais face à l’Union Soviétique de Staline et la Chine de Mao Tsetung. Ce fut le commencement de l’empire américain qui durera de 1945 jusqu’aux déroutes actuelles en Irak et en Afghanistan. Ce fut une période de croissance ininterrompue, de développement sans limite, de capitalisme fordiste, puis transnational et nord-américain comme modèle de l’american way of life. Stéphane Hessel résista aux illusions de cette pax americana par un sentiment d’indignation face à l’indifférence envers les injustices qui allaient en s’accumulant en Europe, dans le monde post-colonial et en Israël (dans ce dernier cas devant les souffrances des Palestiniens, une solidarité d’autant méritoire qu’Hessel est lui-même d’origine juive).

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E. Dussel est l’auteur de "1492. El encubrimiento del otro"

Mon 15 de Mayo, au contraire, fut 1968. Pas seulement celui du Paris de Paul Ricoeur (où je vécus pendant quatre ans dans le quartier latin, près de la Sorbonne, même si je suis revenu en Amérique latine en 1967), ni celui de Berkeley d’Herbert Marcuse, mais le 1968 des plus de quatre cent étudiants et ouvriers mexicains assassinés par le gouvernement néocolonial sur la place de Tlatelolco ou le “Cordobazo” de l’Argentine, cité prise par les étudiants, les ouvriers et les mouvements sociaux qui firent tomber la dictature militaire d’Onganía, imposée par le Département d’Etat. C’était la première crise du capitalisme d’après-guerre, dont la petite bourgeoisie permit à ses fils et à ses filles de se lever contre le système qui montrait les premiers signes de ses défauts croissants. En même temps que ces mouvements sociaux, cheminant à travers les pays latino-américains dont les jeunesses les plus vigilantes étaient en état de rébellion, suivant depuis 1959 l’exemple cubain de “Che” Guevara, surgit ce que notre génération appela la Philosophie de la Libération dans le champ universitaire séculier (la Théologie de la Libération l’ayant précédée au sein de communautés croyantes et militantes). Il serait trop long de décrire ici les milliers de fronts de luttes que suscita ce mouvement dans toute l’Amérique latine, depuis les “latinos” des Etats-Unis à ceux des Caraïbes, du Mexique à l’Amérique centrale et à l’Amérique du sud. Les dictatures militaires installées sur notre continent par le Pentagone, par le proverbial Henry Kissinger (responsable de nombreux coups d’Etat, en particulier celui d’Augusto Pinochet au Chili), étouffèrent notre Amérique par le sang, comme l’Europe fut également submergée par la seconde guerre dite mondiale, toutes proportions gardées. C’était le temps de la “Guerre Froide”, de l’Occident capitaliste contre l’Orient socialiste. De l’Afrique et de l’Asie qui s’étaient libérées des colonialismes européens (principalement anglais et français), mais qui étaient tombés sous la domination néocoloniale des firmes nord-américaines, rendant plus difficile surtout en Afrique, la nouvelle organisation de l’Etat national. Temps de luttes fratricides, fruit de la politique néocoloniale.

Pendant que l’hémisphère sud souffrait d’une exploitation croissante, l’Europe vivait dans la prospérité apportée par un développement économique et politique à l’ombre du géant américain. Tandis que cette Europe l’adulait, nous supportions la politique de l’“arrière-cour” de l’Empire.

Quand en 1957, j’avais 23 ans, je débarquai (et, en vérité, j’arrivai à Barcelone par bateau depuis Buenos Aires) à la Puerta del Sol pour faire un doctorat de philosophie à l’Université de Madrid sous la direction de mon maître le professeur López-Aranguren, en pleine crise étudiante contre le gouvernement de Franco, l’Espagne dormait encore d’une “sieste provinciale”. Comme le disait un humoriste de l’époque, parlant de la politique espagnole en se référant au climat et à la température : “Un rafraîchissement général règne sur toute la péninsule !”. Cinq duro  [2] permettaient de s’offrir une nuit dans le petite chambre d’un hôtel proche de la Plaza del Sol (un duro de plus si on prenait une douche, pas très souvent à cette époque). Il n’y avait qu’à prendre le métro jusqu’à Argüelles, le tramway jusqu’à la Faculté de Philosophie de l’Université, avec la difficulté de soutenir devant des professeurs qui commençaient à adhérer à l’Opus Dei une thèse de doctorat sur Jacques Maritain, un démocrate français qui eut pour disciple Emmanuel Mounier et qui inspira le groupe Esprit, dont je ferai partie dans les années 1970 à Paris. C’était le lent commencement de l’étape qui amènera l’Espagne à s’intégrer à l’Europe d’après-guerre, pour faire mentir la phrase insultante de Pauw pour lequel “l’Afrique commence aux Pyrénées” – illustration de l’opinion de l’Europe du nord, certainement partagée par Hegel ; un propos insultant non seulement pour l’Espagne, mais aussi pour l’Afrique –.

Le 15 mai 2011 est comme le réveil d’un songe qui a duré un demi-siècle. C’est comme la fin d’un long chemin d’illusions ; du développement soutenu promis par Felipe González (qui prétendait montrer aux latino-américains le brillant sentier suivi au sein de l’Union Européenne par l’Espagne gagnante). C’est la fin de l’éthique du bonheur prêchée par Fernando Savater dans son Éthique à l’usage de mon fils [3], oubliant que les “indignés” devraient justement se compter parmi ses enfants (et ne pas être rejetés par des arguments tirés de la fausse morale libérale). Pour ceux qui ont une conscience éthico-politique, c’est la fin d’un capitalisme qui, sans l’opposition d’un socialisme réel (une autre déroute récente) a montré sa structure sauvage faite d’un individualisme égoïste et compétitif dont l’unique horizon de rationalité est la croissance du taux de profit, essentiellement celui du capitalisme financier globalisé, sans patrie, sans peuple, résident permanent des “paradis fiscaux”, exempt de toute éthique ou obligation envers les peuples, qu’il presse comme un citron, jusqu’au zeste pour le jeter après en avoir extrait le jus substantiel. C’est maintenant le temps du chômage, du travail « flexible » ).

Au Mexique, on donne à la nouvelle jeunesse produit de la crise actuelle du capitalisme le nom de ninis : ils ne peuvent ni étudier (parce qu’il n’y a pas de place dans les établissements d’enseignement), ni travailler (par manque d’emplois), parce que produire les marchandises dans le système capitaliste ne nécessite plus autant de travailleurs, remplacés par des processus robotisés et informatisés. Marx expliquait déjà dans les Grundrisse (1857) que le chômage structurel transforme la personne du travailleur en un rien, en un pauvre : “pauper post festum” (“un pauvre après la fête”) [4]. Un pauvre qui ne peut pas reprendre une vie normale parce qu’il ne reçoit pas de salaire, n’a pas d’argent, insolvable et incapable d’acheter sur le marché le nécessaire pour rester en vie. Sans travail, une personne humaine ne peut pas survivre dans la société capitaliste. Le chômeur est renvoyé au rien. Le chômeur est une victime après son utilisation par le capital, quand il avait l’opportunité d’avoir un travail (au moins pouvait-il percevoir un salaire durant une période assez longue). En ce sens il est en tant que chômeur un “pauvre après la fête”. Il est un “indigné” –post : un chômeur structurel que le capital ignore, déprécie, considère comme travailleur flexible, “liquide”. Quand il s’agit d’un jeune, quand il n’a encore jamais travaillé, il est un “pauper ante festum” (“pauvre avant la fête”) : c’est un nini ; c’est un “indigné” –ante. C’est celui à qui il n’est pas permis de parvenir à être ; il ne fut jamais, il était déjà un non-employé, jetable.

Ces riens, ces encore-non travailleurs, non-salariés, non-membres d’une classe sociale, sont ceux que Marx appela “rien réel” (le pauvre avant la fête du capital) qui lorsqu’ils étaient embauchés ou intégrés à un processus de travail salarié se transformaient, instantanément et anthropologiquement, en “rien absolu” [5] – simples outils ou intermédiaires du capital : les personnes se transforment en chose, et la chose (le capital) en personne ; c’est le fétichisme du capital –.

Dans la section “L’accumulation originelle” du Capital, Marx donna le nom de “peuple de pauvres” à l’ensemble des pauvres, des marginaux, des serfs ou des paysans médiévaux que les féodaux avaient abandonnés à la “terre de personne”, mais les cités européennes, où ils auraient trouvé du travail comme apprentis de quelque maître, protégés par leur corporation, n’existaient pas encore. Le peuple est le collectif des pauvres, que A. Gramsci nomma dans ses Carnets de prison : “le bloc social des opprimés” (et j’ajoute :) et des exclus [6]. “Homo homini lupus !” (L’être humain est un loup pour l’[autre] être humain) est la définition de l’être humain par le libéralisme, le capitalisme, la Modernité colonialiste, qui atteint son sommet avec le néolibéralisme d’un Friedrich Hayek ou d’un Milton Friedman en vigueur aujourd’hui dans le système monde globalisé sous l’hégémonie du capital financier.

Le peuple est l’acteur collectif qui sort du rêve aliénant par lequel le système l’endort au moyen de la propagande de la médiocratie à la S. Berlusconi. Le sens commun populaire, sa sagesse, est obnubilé et trompé par le faux verbiage, par les images hallucinantes que l’esthétique du système mercantile impose comme la mode par la télévision. Les volontés cèdent à l’hédonisme heureux de “du pain et des jeux”. Mais ce pain virtuel ne nourrit pas ; ce cirque festif ne permet pas d’atteindre la profonde satisfaction de la justice accomplie avec la responsabilité devant le pauvre palestinien, irakien, afghan, haïtien, affamé et torturé par la violence de la répression qu’exercent les armées des puissants.

C’est pour cela que nous n’avons pas pu, sinon par une allégresse exaltée largement réprimée, nous satisfaire des jeunes égyptiens qui se levèrent sur la Place de la Libération (tahrir en arabe signifie “libération”) contre la dictature de Moubarak. Cette libération nous parle non seulement des mouvements de Libération Nationale comme ceux d’Algérie dans lequel s’impliqua Frantz Fanon (l’afro-latino-américain de Martinique), celui dont nous lûmes passionnément en 1968 le livre Les damnés de la terre, avec le célèbre prologue de Jean-Paul Sartre, mais aussi ceux du Front Sandiniste de Libération ou de l’Armée Nationale de Libération Zapatiste. Ce peuple qui se rebelle au Caire nous rappelle aussi l’Egypte millénaire, celle d’Osiris qui considérait comme juste la personne qui donnait “du pain à l’affamé” au chapitre 125 du Livre des morts, qui payait la rançon des esclaves pour les libérer, faits qui suggérèrent au nommé Walter Benjamin que ces moments de rédemption (de rachat qui libère les victimes de l’injustice) constituent le critère d’interprétation authentique de la seule histoire humaine qui vaut la peine d’être racontée ; ce n’est pas l’histoire des vainqueurs, mais celle des victimes. Un tel critère de justification n’est pas la loi (encore moins la loi du marché qui permet de faire croître le capital et qui tue par la faim des millions d’êtres humains, comme aujourd’hui en Somalie ou au Soudan du sud), ce n’est pas l’ordre, le système en vigueur, mais “le consensus critique des opprimés” (qui est le critère de Paul de Tarse dans ses Epîtres aux romains, tant étudiées aujourd’hui par la philosophie politique d’A. Badiou, S. Žižek, J. Taubes, G. Agamben, F. Hinkelammert et tant d’autres) comme point de départ, comme état de rébellion originaire (au-delà de l’état de droit et de l’état d’exception).

J’ai souvent été en Egypte, et ce qui a le plus attiré mon attention est la continuité d’une tradition de rébellions populaires tout au long de plus de cinq mille ans. C’est une culture qui vient du sud, du coeur du monde bantou, mère des cultures de la Méditerranée, pas seulement de la Grèce mais également de la Carthage d’Hannibal née de l’Espagne phénicienne ; du christianisme alexandrin, puis copte, jusqu’à arriver à la tradition critique musulmane.

Samir Amin nous disait au Forum Social Mondial de Porto Alegre que l’Etat égyptien avait cinq mille ans. Son peuple avait la même durée d’existence, ce qui explique pourquoi le terme démos a une étymologie égyptienne (et non indo-européenne ni grecque) et signifie “village”, “communauté”, peuple.

Les changements historiques actuels nous obligent à tout repenser. Et la jeunesse est la plus apte à cela, parce qu’elle est neuve.

Nous avons dit que le libéralisme nous a habitués à considérer l’individu libre comme sujet de la politique. Cependant tant Ch. Peirce que K.-O. Apel ou J. Habermas, mais beaucoup plus les coutumes ancestrales d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, situent à l’origine la communauté comme l’acteur collectif qui, depuis les anciens clans et les anciennes tribus, constituèrent les nombreuses ethnies, jusqu’à s’organiser en cités. Toutes avaient comme point de départ des institutions coutumières, c’est-à-dire un contrat implicite ou explicite intégré à la vie quotidienne, culturelle, politique. Quand les opprimés et les exclus de ces systèmes sociopolitiques historiques atteignaient une conscience critique de leur situation, alors naissait l’acteur collectif qui se sentait responsable de la transformation historique, unifiant les groupes, les mouvements, les secteurs autour de nouveaux projets hégémoniques. C’était le peuple comme un bloc historique qui faisait irruption pour changer l’état des choses et moderniser les structures institutionnelles, soit par une révolution pacifique, soit par des moyens coercitifs suffisants et proportionnés à ceux utilisés pour l’oppression. Le peuple est aujourd’hui celui qui se lève en Egypte, en Tunisie, à Madrid, à Athènes … C’est un bloc social appauvri, plein de jeunesse et d’indignation, qui désire s’engager pour changer les choses.

Nous arrivons ainsi au thème central des mobilisations actuelles. Certains pensent que les institutions politiques sont toujours répressives ou dominatrices. La commune de Paris de 1971 est le meilleur exemple dans l’imaginaire anarchiste. La démocratie représentative fut niée, celle dont John Stuart Mill expliquait la structure dans son ouvrage Considérations sur le gouvernement représentatif. Quelques-uns des pères fondateurs du système démocratique nord-américain avaient peur de la démocratie réelle, et à cause de cela, ils inventèrent une démocratie représentative très spéciale (dans laquelle les élites choisissent les candidats des partis, et le citoyen les confirme).

C’est pour cela que parmi les “indignés” de la Plaza del Sol, quelques-uns se demandent jusqu’à quand ils pourront continuer à se réunir. Est-il possible qu’une assemblée se perpétue dans le temps ? Il y a quelques temps, les multitudes de la place Tahrir durent lever leur sit-in, retourner chez elles, confiantes dans les militaires. Mais comme ceux-ci ne faisaient rien, elles sont revenues sur la place, et ont été réprimées violemment, plus de mille blessés. Se maintenir toujours, quelques temps, quand, ou quitter la place pour retourner à la quotidienneté de l’oppression et au mensonge d’une représentation, même parlementaire, chaque fois plus dévorée par la corruption et mise en pratique comme monopole despotique de l’exercice du pouvoir politique fétichisé !

Démocratie ou invention d’un autre système politique ? Et lorsque nous défendons la démocratie, un nouveau dilemme s’ouvre : démocratie représentative ou démocratie participative ? Peut-être que cet antagonisme, par sa formulation partielle, comporte des tromperies réductrices, de fausses antinomies que nous désirons problématiser, parce que c’est la question centrale à discuter collectivement au sein du mouvement des « indignés ».

L’indignation est nécessaire, mais il faut tout de suite la pratiquer en tant que participation démocratique, qui est comme l’autre bras de la démocratie. La représentation est nécessaire, et également la participation. Mais une participation sans organisation, sans une certaine institutionnalisation, c’est du spontanéisme. Un mouvement purement spontané, comme l’ « événement » tel que le décrit A. Negri dans Empire [7], de grandes manifestations de masses comme à Seattle, Barcelone ou Cancún, sans organisation préalable, sans être en mesure de prévoir leur déclenchement, et sans pouvoir assurer une continuité dans le temps, assurer la survie quotidienne des réseaux pendant des jours, des semaines, des mois, des années, se dissolvent en peu de temps. C’est une politique sans continuité, sans capacité à changer réellement l’histoire. Elle est par essence un appel à retourner à l’isolement anonyme, solitaire ; au souvenir du grand moment dont l’expérience nous remplit de nostalgie, mais qui ne se traduit pas en un pouvoir d’exiger ni de juger les actions de la représentation, qui nous précède et nous succède dans le processus.

Eviter le retour à la normalité pour éviter ce que nous voyons déjà en Egypte. Les multitudes qui déposèrent Moubarak sont, des mois après, réprimées violemment par l’armée qu’elles respectèrent comme le nouvel arbitre, sachant (ou voulant ignorer) qu’avant, elles furent avec Nasser, avec Sadat, et avec le même Moubarak. Ne perdons pas la mémoire ! Mais le spontanéisme n’a pas une bonne mémoire, ni d’archives, ni d’histoire, ce qu’il fait, c’est conseiller l’irruption intempestive et la créativité sans discipline aucune pour laisser jouer la pure créativité. La créativité, oui !, mais pas le chaos purement négatif, nihiliste. L’ordre nouveau ne peut pas émerger du pur chaos original, mais de l’ordre qui s’écroule par la crise qui produit le chaos créatif menant vers l’ordre nouveau. L’ordre injuste exige le chaos comme origine d’un nouvel ordre plus juste. Ce n’est pas la dissidence pour la dissidence ; mais la dissidence qui s’élève contre le consensus dominateur comme fondement d’un futur consensus légitime meilleur.

La participation nécessite un temps de “Tout le pouvoir aux soviets !”, à la Commune, à la démocratie directe de la communauté des rebelles, des indignés. Mais l’acte suivant est nécessairement de commencer à organiser (pourquoi pas : à institutionnaliser !) la participation. Celle-ci sera, au passage, la grande révolution du XXIème siècle. La démocratie représentative est nécessaire, mais ambiguë. Sans la participation organisée qui lui fixe les buts et juge son action de gouvernement, elle devient corrompue, tombe dans l’impunité, dans la dictature et le monopole des partis. Ce n’est pas par eux qu’on éliminera les partis et leur représentation. Les deux remplissent une fonction nécessaire, mais sans la régénération et la vigilance de la participation organisée, ils se fétichisent, comme on le voit dans le monde entier. C’est d’une bureaucratie publique fétichisée qu’il s’agit, aux ordres de la bureaucratie privée transnationale (principalement du capital financier, sans patrie, sans représentation, sans régulation, l’« empire » qui exploite les peuples au travers de ses propres Etats).

Il ne suffit pas d’avoir seulement des mouvements spontanés, des mouvements sociaux, populaires ou antisystèmes ; sans une participation politique définie explicitement de manière empirique. Que le peuple puisse exiger la satisfaction de ses besoins au travers de propositions planifiées par la même communauté participative, qu’il puisse participer à la fixation des priorités budgétaires, qu’il puisse surveiller avec des auditeurs les actions de tous les niveaux de la présentation, et qu’il puisse, en dernière extrémité, révoquer les mandats de la représentation, cela traduirait une réelle participation, qui aurait laissé derrière elle le spontanéisme inefficace.

Les multitudes se lèvent contre la fétichisation d’une démocratie apparente (la démocratie libérale). Il est nécessaire de créer une démocratie qui ne soit pas boîteuse ; qui ait deux mains : la représentation inévitable et la participation, essence de la politique. Ce sont les deux moments, aspects, bras de la démocratie une, l’unique, celle qu’on n’a pas appliquée pendant toute la Modernité. La lassitude devant le mensonge, l’adulation, la corruption de la pure représentation sans personne pour “la surveiller et la punir” (inversant la consigne de Michel Foucault [8]) doit laisser la place à la démocratie réaliste (représentative) et critique (participative).

La démocratie sans représentation est illusoire. La démocratie sans participation est fétichisme, bureaucratisation. La vérité de l’anarchisme, c’est la participation, mais celui-ci devient moralisme idéaliste en l’absence d’une institutionnalisation à tous les niveaux de l’ordre politique (du quartier et du village jusqu’au canton, au département, à la région, à la nation, ou au monde). La vérité de la représentation, c’est l’exercice délégué du pouvoir du peuple, mais celle-ci devient monopole si elle n’est pas alimentée et surveillée par la participation institutionnalisée à tous les niveaux susdits.

La révolution technologique, électronique, dont la maîtrise peut être assurée par la participation immédiate de tous les membres individuels de la communauté politique, en temps réel, réduisant la distance par un tête-à-tête virtuel (mais qui est tout-à-fait réel), en forme de réseaux, offre à la participation la possibilité d’une transformation matérielle du processus de production de décisions politiques. Bien plus que la machine à vapeur, qui fut intégrée au processus productif du capital (au dire de Marx), et qui transforma matériellement et réellement le dit processus de production de marchandises dans l’économie, la révolution technologique et électronique commence à réaliser une transformation participative du processus de production de décisions politiques concrètes, qu’il était impossible d’imaginer dans le passé (même le passé récent). L’institutionnalisation de la participation augmente à l’infini grâce à l’information et à la mobilisation des réseaux électroniques, épouvantant la bureaucratie représentative qui commence déjà à criminaliser la liberté de communication démocratique et massive de l’Internet (comme le phénomène Wikileaks, qui est un appui important à l’information, qui déconcerte la bureaucratisation secrète de la représentation monopolistique qui craint et se détourne de la participation populaire).

Jeunesse du Monde, tous les citoyens de bonne volonté, les chômeurs, les exploités, les exclus ... indignez-vous (comme nous le montre Stéphane Hessel), mais, acte suivant, organisez-vous, participez politiquement pour transformer réellement et empiriquement toutes les institutions politiques ! C’est l’heure des peuples ! C’est la révolution politique qui s’étendra sur tout le XXIème siècle, et que vous, et beaucoup d’autres dans d’autres régions du monde, avez déjà commencé.

Enrique Dussel México, 22 juillet 2011

EPILOGUE I

Qui aurait pensé que le mouvement que vous avez lancé à Madrid s’étendrait à la Méditerranée ? Sur le Sintagma d’Athènes se levèrent d’autres indignés, mais encore plus inespéré est le processus initié au sein même d’Israël, dans le Parc de l’Indépendance, à Jérusalem en face du consulat des Etats-Unis. Et ce n’est pas rien qu’aussi, à l’orient de la mare nostrum des Romains, les pauvres n’en peuvent plus. Il revient à nouveau à mon esprit beaucoup de souvenirs de ma jeunesse.

En effet, en juillet 1958, je sortis de Madrid (où j’avais terminé la première année de préparation de mon doctorat de philosophie) avec 100 dollars que mon père m’avais envoyé de Mendoza (Argentine), pour passer un mois dans un camp de travail en Allemagne. A Paris, je me décidai à ne pas aller en Allemagne, mais en Israël, “ quijotadas ” [9] d’un jeune aventurier. En auto-stop, mangeant peu et dormant parfois dans la rue dans mon “sac de couchage”, j’arrivai à Naples, et dans un bateau turc, sans pouvoir manger (parce que j’avais épuisé mes 100 dollars), j’arrivai à Beyrouth au Liban. De là en auto-stop jusqu’en Syrie en pleine guerre syro-libanaise. Puis de Bab Tuma (Damas) jusqu’en Jordanie. J’arrivai d’abord à la belle, antique et magique Jérusalem jordanienne, puis je passai en Israël. J’ai gardé une médaille israélite en souvenir du dixième anniversaire de la fondation de l’Etat d’Israël. En Galilée, à Nazareth, je trouvai un travail d’ouvrier du bâtiment dans un Shikun arab, et après avoir gagné un peu d’argent je retournai en Espagne. Mais c’était seulement le début. Ayant terminé mon doctorat de philosophie en 1959 je retournai en Israël, et je travaillai comme charpentier du bâtiment dans la même ville israélienne avec des palestiniens pendant deux années passionnantes de convivialité avec des compagnons qui parfois vivaient comme il y a des millénaires, même dans des grottes pour quelques uns. Comment comparer avec d’autres rencontres le café turc pris assis sur le sol avec des familles qui accueillaient avec le coeur ouvert d’une immense fraternité, partageant tout ce qu’elles possédaient dans leur immense pauvreté ? Ces compagnons arabes de travail, très instruits puisqu’ils parlaient jusqu’à quatre langues (arabe, français, anglais et hébreu), simples journaliers du bâtiment, m’apprirent le métier. Je pensais en moi-même que dans n’importe quel autre pays, ils seraient ingénieurs ou entrepreneurs, mais en Israël, ils étaient palestiniens. L’un d’eux me racontait : “Je travaillais dans un Kibbouz. Le vendredi était férié pour les musulmans, mais pas pour moi qui était chrétien ; le samedi pour les juifs, mais pas pour moi qui était chrétien ; le dimanche je travaillais comme les autres jours parce qu’on ne le donnait pas aux chrétiens”. Il resta ainsi à travailler sans s’arrêter pendant sept années. Il aurait eu de nombreuses raisons de s’indigner, mais c’était un villageois et un ouvrier palestinien pacifique. Quand d’autres se rebellèrent, nous savons déjà ce qui leur est arrivé.

Mais aujourd’hui, c’est différent. Le professeur Ephraïm Davidi de Tel Aviv dit lui-même qu’aujourd’hui il s’agit de « la plus grande lutte sociale de l’histoire d’Israël » menée par des israéliens, c’est évident. Ce sont nouvellement les jeunes et ceux qui se sont appauvris qui crient : « Bibi [10] : nous étudions, nous travaillons, nous allons à l’armée et dans les milices, mais nous ne pouvons pas boucler nos fins de mois ». Ce ne sont pas des ninis, parce qu’ils étudient et travaillent ; ce ne sont pas des palestiniens qui s’indignent depuis soixante dix ans (et comme ils souffrent !) ; l’armée et la milice répriment ces pauvres qui occupent ces territoires depuis des milliers d’années [11] ; et cependant aujourd’hui ils sont pauvres aussi. Ces « indignés » israéliens ont appris de ceux de la Plaza del Sol à se lever, à se rebeller, mais la principale différence avec Madrid et Barcelone – écrit un journaliste dans un quotidien espagnol – est qu’ici, à Jérusalem, les manifestants ont reçu les politiciens de la gauche et ne les ont pas rejetés ». La différence, je pense, est que la gauche israélienne lutte comme Martin Buber pour le dialogue avec les arabes, et qu’elle n’est pas tombée comme en Europe dans la position social-démocrate-néolibérale (« quadrature du cercle » en vogue aujourd’hui en Europe). Il n’est pas étonnant que les colonies israéliennes des territoires « occupés » (lire : « volés ») de Cisjordanie attaquent les campements des indignés israéliens, comme les soldats égyptiens répriment en ce moment les indignés égyptiens.

Les jeunes, les pauvres, les “indignés” de la Méditerranée (d’abord les musulmans d’Afrique du nord, puis les chrétiens du sud de l’Europe et maintenant les juifs de l’est de cette mer si belle et si polluée) donnent des signes de vie qui encouragent tous les jeunes, les chômeurs, les pauvres du monde globalisé sous le même pouvoir néolibéral rendu hégémonique par le même capital financier transnational. Ce capital financier transnational écrase aussi les pauvres des Etats-Unis, exige, par le Parti Républicain qui est son bras politique, de couper les ressources pour l’éducation, la santé, pour tous les besoins des pauvres sans augmenter l’impôt des riches, lesquels détiennent le capital qui s’accumule toujours plus grâce à la crise qu’il a lui-même provoqué pour obtenir des profits plus élevés.

Jeunes de la Méditerranée, vous êtes un exemple d’Humanité !

E.D., México, 1er août 2011

Enrique Dussel est écrivain et philosophe mexicano-argentin, co-fondateur du mouvement de la Philosophie de la Libération.

EPILOGUE II

Les événements se succèdent, et ce texte prêt à partir chez l’imprimeur s’allonge au rythme de l’extension mondiale du mouvement des “indignés”. De sorte qu’il n’y aurait qu’à continuer à écrire de nombreux Epilogues, mais avec celui-ci je veux faire comprendre la nécessité de ne pas cesser d’observer l’expansion du mécontentement de la jeunesse critique et souffrante, qui s’étend à beaucoup d’autres secteurs sociaux, plus nombreux au fur et à mesure que la crise du capital financier touche toute la vie économique et politique, avec ses effets sociaux, culturels et psychologiques mortifères.

Au Chili, bien avant et pour d’autres motifs, des milliers d’étudiants, entraînés par des jeunes issus des familles qui souffrirent de la dictature d’A. Pinochet, luttent pour un enseignement gratuit, public et d’excellence, contre un gouvernement conservateur qui fait des économies sur la culture pour prendre soin des banques et de la bourgeoisie. Ils sont un autre type d’“indignés” qui méritent notre attention.

Mais qui aurait imaginé il y a seulement quelques mois que le mouvement surgirait au coeur de l’Empire ? En effet, en juillet, un collectif Culture Jammers Adbusters a appelé à venir nombreux à Wall Street. L’idée se répandit jusqu’à ce qu’elle se concrétise deux mois plus tard. Le 17 septembre 2011, dans la plus grande métropole nord-américaine, symbole de l’american way of life, dont le port héberge l’emblématique statue de la liberté, que tous les immigrants d’Europe apercevaient depuis la mer à leur arrivée comme Josué à la “terre promise”, s’est organisé le mouvement Occupy Wall Street. Au début, les jeunes étudiants blancs s’installèrent de manière inespérée face à Wall Street (puis ils s’éloignèrent de quelques mètres sur la “Place de la Liberté [Liberty Plaza]”, près de la bourse, peut-être en référence à la place Tahrir [Libération] du Caire ?), protestant contre l’“avarice des entreprises”, s’exclamant “Nous venons pour rester !”.

Sous les pluies torrentielles, sans tente ni ustensiles de cuisine comme dans le cas des “indignés” de la Plaza del Sol, les jeunes (et beaucoup de moins jeunes) commencèrent à installer leurs sacs de couchage pour constituer une multitude croissante. Le 15M s’est transformé en 17S ! A la différence de la Méditerranée, la police newyorkaise procéda en une seule rafle à l’arrestation sans discrimination, injustifiée et violente de plus de 700 personnes. Cela aurait stoppé d’autres mouvements traditionnels, mais maintenant la situation est différente. La volonté de rester est beaucoup plus forte, comme la conviction, la colère, car elle exprime la volonté de millions de chômeurs, de miséreux, d’humiliés. Les grands syndicats des événements historiques en faveur des ouvriers nord-américains commencent à se solidariser avec le mouvement. Des intellectuels comme N. Chomsky, Michael Moore, Susan Sarandon, Tim Robins parmi de nombreux autres, renforcent l’intérêt des médias de communication pour le mouvement.

Le mouvement relève que seulement 1% de la population nord-américaine détient 42% de la richesse du pays, presque la moitié, et que les 58% restant sont entre peu de mains, 80% des gens n’ont à consommer que 7% des biens produits en majorité pour les plus pauvres. On aide les banques, “on les sauve” de leurs escroqueries avec l’argent des impôts (réduits ou non augmentés pour les plus riches), et on supprime des fonds pour l’éducation et pour les avantages sociaux des plus nécessiteux. 90 % de la population paye 73% de la dette du pays, la plus élevée du monde, tandis que les multimillionnaires, qui représentent 1% de la population, ne contribuent que pour 5% au remboursement de la dette. Une telle injustice est de celle qui font monter les clameurs vers le ciel et qui réveille les consciences jusqu’alors endormies.

Il semblerait que tout ceci soit le début d’une prise de conscience qui apparaît grâce à la révolution technologique et électronique qui met en contact des millions de jeunes mécontents de l’irresponsabilité des gouvernants, de leurs représentants corrompus, des bureaucraties privées du capital financier et globalisé. Les membres des Tea Party, des Républicains et de nombreux Démocrates devront affronter leurs bases dans un futur proche, parce que l’appauvrissement de la classe moyenne s’accélère.

Occupy Wall Street est une lumière qui devra croître avec la jeunesse afro-américaine, avec la jeunesse latine, avec les syndicats, avec les majorités populaires appauvries qui exigent des transformations profondes au coeur même de l’Empire !

E. D. México, 8 octobre 2011


[1] Epîtres aux romains, 3, 26.

[2] En Espagne, un duro désignait autrefois une pièce de cinq pesetas (N du T).

[3] Titre original : Ética para Amador (N du T).

[4] Marx écrivait dans les Grundrisse : “Le vol du temps de travail d’autrui, base actuelle de la richesse, paraît une assise misérable comparée à celle que crée et développe la grande industrie elle-même” (N du T).

[5] Voir mon livre La production théorique de Marx. Un commentaire des Grundrisse, Traduit de l’espagnol par Michel Van der Vennet, Série Krisis, Collection L’esprit économique, 386 pages. Version originale : La producción teórica de Marx (www.ifil.org/Biblioteca/dussel/textos/18/19cap17pp336-370.pdf).

[6] Voir mon petit ouvrage 20 tesis de política, Siglo XXI, México, 2006, tesis 11 y 12. (Traduction en anglais : Twenty Theses on Politics. Duke University Press. Durham & London, 2008). Ce petit livre, organisé en courtes propositions, pourrait être utilisé pour une vingtaine de sessions de discussion politique entre les “indignés”, car elles furent écrites pour les débats de groupes populaires au Mexique, dans le but de présenter un panorama théorique critique de la politique aux militants de la base populaire en Amérique latine

[7] Hardt, M.-Negri, A., Empire, Harvard University Press, Cambridge (Mass.), 2000.

[8] Michel Foucault, Surveiller et punir, naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975 (N du T)

[9] Quijotada : c’est l’action ou la décision d’une personne qui s’engage de façon désintéressée et envers et contre tout pour une cause qu’elle considère comme juste (N du T)

[10] Surnom du Premier Ministre en Israël

[11] Ne pas oublier que Gaza, entre l’Egypte et la Mésopotamie, est une cité plus ancienne que Tyr, Sidon ou Memphis, antérieure à Jérusalem de plusieurs milliers d’années, lieu de passage des caravanes qui unissaient le Nil à l’Euphrate et au Tigre.