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IV. Quelques éléments sur les théories de la monnaie
par Bernard Billaudot

16 avril 2012

Je donne maintenant quelques éléments sur les théories de la monnaie [et non pas sur les représentations que les uns et les autres se font de la monnaie, représentations qui mêlent des éléments d’observation à des éléments théoriques qui, dans certains cas, peuvent être contradictoires]. Il y a souvent un grand décalage entre les deux, les représentations actuelles se nourrissant de théories abandonnées par la grande majorité des économistes.

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De fait, il n’y a pas, loin s’en faut, une seule théorie de la monnaie. Il y a d’abord celles qui ont eu cours dans le passé et qui ne sont plus défendues que par un petit nombre d’économistes (1). Il y a ensuite les théories qui ont vu le jour au-delà des années 70 et qui ont cours actuellement (2).

1. Les théories très majoritairement abandonnées

La première est celle de Marx pour qui « l’échange fait l’argent avec la marchandise qui y convient le mieux ». On parle de théorie de la monnaie-marchandise, parce qu’elle est associée au concept de marchandise de Marx. Une marchandise est un produit destiné à être vendu contre monnaie à quelqu’un qui dispose de l’argent nécessaire pour payer le prix en monnaie exigé. Un échange marchand est M-A-M’. Il comprend eux opération d’achat/vente, M-A et A-M’ qui sont dissociées dans le temps et en ce qui concerne ceux qui portent les marchandises au marché (celui qui apporte M la vend à quelqu’un qui n’est pas celui à qui il achète M4. Il n’y a pas de possibilité de l’échange marchand sans monnaie (argent). Ce dernier est l’équivalent général de toutes les autres marchandises et se trouve donc, en raison de cette fonction opposé à toutes les autres. D’un côté c’est une marchandise, de l’autre ce n’en est plus une et, à ce titre, la monnaie-marchandise (pièces d’or) peut être remplacée par des signes sans valeur (au sens de telle marchandise a une valeur parce qu’elle est le produit du travail de l’homme). Cette théorie a été abandonnée par ceux qui ont abandonné la théorie de la valeur travail ; plus précisément l’idée que la valeur d’une chose préexiste à la monnaie (voir l’école de la régulation et/ou André Orléan).

La seconde théorie qui n’a plus cours est celle qui considère la monnaie comme un bien utile (comme les autres biens), son utilité étant de servir dans les opérations d’échange marchand. Ce bien fait partie du patrimoine de n’importe quel agent économique à côté d’autres (immeubles, actions, obligations, etc.). Fondamentalement le marché (entendu comme un mode de coordination des échanges par la formation de prix réels d’équilibre) ne nécessite pas l’existence de la monnaie. Celle-ci n’en est qu’un adjuvant. Cette théorie de la monnaie est ainsi un complément à la théorie néoclassique du marché. Elle est qualifiée de théorie patrimoniale de la monnaie. C’est encore celle de Milton Friedman. Cette théorie a été abandonnée par les néolibéraux au profit d’une théorie transactionnelle de la monnaie.

La troisième est la théorie de Keynes pour qui l’économie dont il traite est le circuit des flux évalués en monnaie et pour qui la monnaie assure le lien entre le présent et l’avenir. Cette théorie est reprise et approfondie par la théorie institutionnelle-historique qui est l’une des deux théories actuelles.

2. Les théories actuelles

2.1 La théorie transactionnelle associée à la théorie de la valeur utilité

La théorie qui s’impose actuellement et devient dominante est la théorie transactionnelle de la monnaie. La monnaie est une institution qui préside à l’existence du marché économique, celui qui est le cadre de contrats marchands donnant lieu à l’évaluation d’une dette en monnaie due par l’acheteur au vendeur, ce dernier pouvant mettre à la disposition de l’acheteur un bien ou un service productif (travail ou capital). Cette institution doit son existence au fait qu’elle permet d’économiser des coûts de transactions par rapport à la solution d’échanges de troc (la fonction explique la genèse). Mais la monnaie ne préexiste pas au marché en général, l’instrument du marché politique pour les biens publics étant le bulletin de vote. En conséquence, le concept de bien, ainsi que celui de valeur subjective d’un bien (privé ou public), n’est pas abandonné. Le concept de valeur économique est antérieur à celui de monnaie, qui ne vaut que pour les biens privés (marché économique). Comme le retient André Orléan, cette théorie relève d’une « économie des grandeurs » et non pas d’une « économie des relations » (Orléan, 2012, p. 41) ou encore une théorie de la monnaie qui repose sur une théorie de la valeur substance (l’utilité). En cela, cette théorie transactionnelle est en continuité avec la théorie patrimoniale qu’elle remplace (voir supra).

2.2 La théorie institutionnelle-historique de la monnaie relevant d’une économie relationnelle

Si on abandonne la théorie da la valeur travail de Marx (une conception substancielle de la valeur économique) on est conduit à penser la monnaie en termes de relations entre les humains. On produit alors une théorie institutionnelle de la monnaie : la valeur économique procède de la monnaie qui est une « institution sociale-historique qui est au fondement de l’économie marchande » . La monnaie comme rapport social n’est pas alors confondue avec la forme de la monnaie (l’instrument monétaire) qui correspond à telle codification particulière de ce rapport social.

Il n’y a pas toutefois une seule façon de concevoir ce rapport social. En continuité avec la thèse défendue avec Michel Aglietta dans La violence de la monnaie (1982), André Orléan part de l’hypothèse girardienne (René Girard) d’une incomplétude radicale de l’être humain qui espère combler ce manque en trouvant chez l’autre la raison de son propre désir ; ainsi nos désirs ne nous sont pas propres : chacun désire ce que l’autre désire et tente de se l’approprier (la « mimésis d’appropriation »). D’où un contexte initial de violence réciproque que l’institution de la monnaie permet de surmonter (sans éliminer la violence) : les désirs se portent sur la monnaie parce que celle-ci permet d’avoir tout.

Pour ma part, je considère que l’on ne peut faire une théorie hypothético-déductive du « premier jour » de la monnaie, seulement comprendre après coup l’invention institutionnelle que fut la monnaie en dissociant sa fonction de sa genèse. On ne peut faire que la théorie du "second jour" et des changements historiques observés. La fonction, à l’observation, parait distincte de la genèse : la monnaie sert dans les relations horizontales entre les membres d’une société, alors qu’elle a été créée pour assurer des relations verticales entre le souverain politique et les membres ordinaires de la société (des droits de prélever sur les réserves constituées par des prélèvements sur les producteurs ou des signes remis par le souverain en reconnaissance d’une dette, signes qui peuvent ensuite être utilisés pour se libérer d’une dette vis-à-vis du souverain). Sa fonction est de permettre d’évaluer et de régler des dettes diverses, non seulement des dettes d’autorité (envers le souverain) mais aussi et surtout des dettes autorisées (entre membres de la société) , qu’il s’agisse de dettes d’honneur, de dettes liées à un délit ou de dettes nées de la mise à disposition d’un objet (bien matériel ou service) ou d’un sujet (salarié) par une personne à une autre. La valeur économique est l’évaluation en monnaie. S’agissant des changements dans l’histoire, changements qui portent aussi sur l’instrument monétaire, l’économique-monétaire a d’abord été encastré dans l’Etat (le politique des sociétés traditionnelles ou même des cités antiques) qui a le pouvoir de créer la monnaie. La souveraineté de la monnaie (le fait qu’elle assure l’ordination de la diversité des dettes à l’unité, une dette en monnaie) découle de la souveraineté politique.

Ce que j’ai appelé le « grand compromis historique » dans les parties précédentes est analysé comme un dé-encastrement de la monnaie et donc comme étant à la base de la constitution d’un ordre économique–monétaire relativement séparé de l’ordre politique, un ordre qui n’existait pas avant . Un nouveau genre de société en résulte ce que j’appelle le genre moderne (sans rien inventer dans le choix du terme !). Les rapports sociaux fondamentaux de ce genre sont la monnaie et la citoyenneté. La monnaie est la mise en rapport des membres de la société comme sujets monétaires, des individus semblables qui ont tous le droit de se servir de l’instrument monétaire qui est institué ; ainsi l’instrument monétaire n’est pas confondu avec la monnaie comme rapport entre les humains et cet instrument peut changer dans l’histoire. La citoyenneté est constitutive d’un ordre politique (à ne pas réduire à l’Etat-puissance publique) ; c’est la mise en rapport des membres de la société comme citoyens égaux en Droit ; dans ce cas, l’instrument n’est pas dénommé de la même façon que le rapport social (le rapport est la citoyenneté et l’instrument est le Droit) ; les citoyens sont mis en rapport comme semblables ayant tous le même droit de se servir du Droit. La monnaie et la citoyenneté forment un couple. L’un supporte l’autre et réciproquement. Pour ole dire autrement, la souveraineté de la monnaie s’est autonomisée de la souveraineté politique nouvelle qu’est la citoyenneté (le pouvoir du peuple).

D’où l’idée que l’Euro ne peut pas tenir dans la durée sans citoyenneté européenne se substituant aux actuelles citoyennetés nationales puisque l’Euro est une monnaie unique : à monnaie unique, citoyenneté unique se substituant aux citoyennetés nationales antérieures. Comme pour moi, le projet européen ne vaut qu’en tant qu’il préfigure le type d’organisation socio-politique qu’il faudrait instituer à l’échelle mondiale, je ne suis pas (plus) un partisan de la monnaie unique. Je suis partisan d’une monnaie seulement commune : à monnaie commune, citoyenneté commune se conjuguant avec le maintien des citoyennetés nationales particulières. Cette citoyenneté commune est la préfiguration d’une citoyenneté mondiale. Le projet politique d’une Europe puissance dans le concert des nations est un projet politique, qui justifie de conserver l’Euro comme monnaie unique. Je dis seulement que ce projet n’est pas le mien et qu’avec ma théorie je peux dire que l’euro comme monnaie unique ne tiendra que si un Etat fédéral européen supranational se met rapidement en place.

Ce qui est commun aux deux projets est que l’on ne peut avoir d’un côté une union monétaire des seuls pays qui ont adopté l’euro et de l’autre une union politique (l’UE) qui comprend des pays qui ne sont pas dans le système monétaire « euro » (monnaie unique ou monnaie commune). Comme je l’ai dit plus haut, la crise que traverse actuellement la construction européenne ne tient pas, pour moi, au fait qu’il y aurait deux projets politiques distincts concernant le but visé par cette construction, mais à la dissociation actuelle entre zone euro et UE. Dans un projet comme dans l’autre, cette dissociation doit être résolue. Chacun est à même de voir que, pour les pays de l’UE qui n’ont pas rejoint l’Euro (ex : la GB), ce qu’implique la résorption de cette dissociation n’est pas identique dans les deux projets. Mais cela ne veut pas dire que ces pays sont prêts à entrer dans le système monétaire à monnaie commune que je propose ! Il me semble que c’est à ce propos que les « européens convaincus » (on l’est dans les deux projets) prendront conscience du choix à faire entre les deux, dès lors qu’ils auront été d’abord tous convaincus que la dissociation n’est pas vivable. Tel est le préalable.

(Je me suis permis d’ajouter cette partie « politique » parce que certains m’ont demandé de me mouiller en en restant pas au propos extérieur du spécialiste. Il va de soi que mon option politique (pour le moins ultra-minoritaire) est essentiellement contestable, en ce sens que je ne peux absolument pas prouver que ce serait la bonne ou qu’elle serait meilleure qu’une autre. Cela ne m’interdit pas d’espérer que d’autres y adhéreront… en toute liberté).

Bernard Billaudot est professeur émérite à la Faculté d’économie de Grenoble.