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Une nouvelle économie politique de la prospérité : de la démocratie formelle à la citoyenneté participative
par Bruno Théret

14 mars 2012

(Réduction du temps de travail, fiscalité et monnaie-temps au secours de la démocratie participative)



Le présent texte est celui de la conférence donnée au Collège Belgique, Bruxelles, le 17 novembre 2011, reproduite ici avec l’autorisation de son auteur.

I. Perspective théorique générale
- I.1. Le salariat et son potentiel démocratique.
- I.2. La crise de la démocratie libérale

II. Citoyenneté participative, réduction du temps de travail et démonétarisation de l’impôt
- II.1. Penser la RTT dans ses dimensions politiques
- II.2. Vers un impôt citoyen en « temps »
- II.3. Les avantages économiques d’une RTT élargie au politique

III. Valoriser l’activité politique en remonétisant l’impôt-temps
- III.1. Modifier nos conceptions usuelles de la monnaie
- III.2. L’impôt-temps monétisé : enjeux, modalités et effets possibles
- Les collectivités territoriales comme banques de temps
- Monnaie-temps publique, démocratie participative et développement durable

Isabelle Cassiers nous a exposé dans sa conférence d’hier sur la nécessité de redéfinir la prospérité en ne l’assimilant plus à la croissance économique, pourquoi il était nécessaire dans nos sociétés de refonder l’articulation entre économie et politique. Je voudrais examiner aujourd’hui deux innovations sociales qui me semblent dessiner une voie dans cette direction : l’une la réduction obligatoire du temps de travail (la dite RTT) est une innovation par le haut, et exprime un volontarisme politique au niveau de l’Etat ; l’autre, l’émission de monnaies sociales, parallèles ou complémentaires à la monnaie officielle nationale et de crédit bancaire, vient d’en bas, vient de l’initiative de personnes et de groupes de la société civile au niveau local. Ces innovations sociales ont été et sont encore grandement décriées par l’économie dominante pour la première, et considérées généralement comme “insignifiantes” (au double sens du mot) pour ce qui concerne la seconde. Dans la perspective d’un renversement des paradigmes économiques que semble exiger la période et auquel nous a convié Isabelle Cassiers, c’est plutôt une preuve a contrario de leur grand intérêt. A mes yeux, ce sont là en effet des outils économiques majeurs pour le développement d’une prospérité politique. Cela dit, je vais moins les aborder en tant que telles, en tant que dispositifs tels qu’on peut les observer actuellement, notamment en France, que les réexaminer dans leurs principes et leurs visées, et voir comment on peut les mettre en relation, les combiner, pour refonder un rapport de l’économie à la politique conforme aux nécessités d’un développement soutenable.

Il s’agit ce faisant d’apporter une contribution à la redéfinition de la prospérité en tant qu’état plus politique (prospérité de l’être) qu’économique (prospérité de l’avoir), rédéfinition à laquelle nous ont également convié Isabelle Cassiers et ses coauteurs dans le livre Redéfinir la prospérité. J’adhère en effet à l’idée de Laurent de Briey selon laquelle la prospérité doit être “comprise comme un niveau de développement du système politique correspondant à un exercice jugé efficace et adéquat de l’ensemble de ses fonctions et s’exprimant dans la confiance des citoyens envers des institutions et des représentants dans lesquels ils se reconnaissent” (2011, p. 214).

Dans cette perspective, partant de l’hypothèse que la démocratie participative est un élément crucial d’une telle prospérité politique dans les sociétés salariales qui sont les nôtres, je vais examiner dans quelle mesure et à quelles conditions RTT et monnaies sociales peuvent participer à son développement.

Pour cela, il me faut à vrai dire introduire un troisième terme, un élément médiateur, la fiscalité. Celle-ci est en effet ce qui relie au niveau économique l’économie capitaliste de marché et le système des pouvoirs politiques publics qu’on a pris l’habitude d’appeler l’Etat, quand bien même il peut s’agir d’une Fédération. De plus, l’impôt a toujours été au centre du débat sur la démocratie, il a été le ferment de nombreuses révolutions, et sa monétarisation a été un élément important du développement du capitalisme. L’impôt est en outre désormais une forme que prend le revenu du travail salarié. Enfin il est ce qui ancre en confiance les monnaies publiques ; il est le gage requis pour leur émission. La question du développement de la démocratie participative me semble ainsi devoir passer par une interrogation sur la triade RTT – Fiscalité – Monnaie qui en est selon moi le cœur. Réforme du temps de travail, réforme fiscale et réforme monétaire vont de pair.

Après avoir présenté succintement le cadre d’analyse qui m’a conduit à cette interrogation, je procéderai en deux temps qui reflètent deux moments de ma réflexion, un déjà ancien correspondant à des travaux sur la fiscalité et les crises des finances publiques, un plus récent et encore en développement, correspondant à des travaux sur la monnaie et les crises monétaires. Dans le premier temps j’envisagerai le développement de la démocratie participative au travers d’une démonétarisation partielle du fisc passant par une réduction du temps de travail marchand et le réinvestissement du temps ainsi libéré en activité politique tenant lieu d’impôt.

Dans le second temps j’envisagerai la remonétisation de cet impôt en temps (impôt-temps) et de l’activité politique associée, remonétisation largement inspirée par les expérimentations de dispositifs de monnaies sociales, plus particulièrement des banques de temps, qui se sont multipliées dans les sociétés civiles de nombreux pays dans les trois dernières décennies. Je m’inscrirai par là dans le débat sur les indicateurs de prospérité et le besoin de reconnaissance de la valeur d’activités “précieuses” mais sans valeur marchande, car régies par des logiques de réciprocité et/ou de solidarité.

I. PERSPECTIVE THEORIQUE GENERALE

Je commence par une brève présentation de mon cadre général de raisonnement.

I.1. Le salariat et son potentiel démocratique.

L’idée dont je pars est que la différenciation sociale et spatiale entre les provinces de vie (comme dit Simmel) économique, politique et domestique est une condition nécessaire mais non suffisante pour que puisse se développer une démocratie pleine et entière. Une condition supplémentaire est que cette différenciation aille de pair avec une éthique d’“égalité complexe” (Walzer, 1997) qui veut que les conversions de capital (économique, politique, social et symbolique) d’une sphère dans l’autre soient limitées de telle sorte que les dominants dans une sphère ne puissent également contrôler une (ou d’) autre(s) sphère(s) (Théret, 1999).

En effet, l’idée de démocratie, étroitement associée à celle de la souveraineté du peuple qui émerge avec la philosophie des lumières au XVI et XVII èmes siècles, implique que soit maintenue une indépendance dans l’interdépendance de ces trois ordres de pratiques a priori contradictoires que sont l’économique, le politique et le domestique.

Ces relations dialectiques définissent le rapport salarial contemporain comme un système de relations sociales à travers lequel toute personne est socialement définie et reconnue en tant que détentrice simultanément d’une force économique de travail, valorisable dans l’ordre économique (Marx), et d’une force politique de pouvoir, valorisable dans l’ordre politique (Foucault).

Il s’agit là de deux forces conjointement porteuses à terme d’un développement démocratique, mais qui sont encore pour le moment assujetties, via les mécanismes des marchés capitalistes et de la représentation et de la gouvernementalité politiques libérales, à des intérêts particuliers minoritaires qui réduisent la grande majorité des populations au statut de matières premières pour l’accumulation capitaliste de richesse et l’accumulation étatique de puissance. Posséder une force de travail valorisable sur un marché permet prioritairement d’accéder à un revenu monétaire ouvrant sur un certaine prospérité des avoirs via la consommation, et secondairement, du fait de la division du travail et du rapport de soumission impliqué par l’asymétrie du “contrat” de travail, à des satisfactions personnelles dans le processus de travail (prospérité de l’être).

A l’inverse, l’activation de la force de pouvoir (par exemple via le vote) donne d’abord accès à un statut dans l’ordre politique, le statut de citoyen valorisant l’être, et secondairement à des revenus via les dépenses sociales (inscriptions dans les grands livres de la dette sociale). Néanmoins la soumission du politique à l’économique a conduit à un renversement de cette hiérarchie propre à la démocratie, les limitations à l’exercice d’une citoyenneté active appelant une compensation sous forme de distribution de revenus “sociaux”.

I.2. La crise de la démocratie libérale

Les constitutions politiques des États occidentaux sont en effet restées conformes aux modèles de la démocratie libérale pensés au XVIIIe et au XIXe siècles. L’État social qui est venu en compléter les institutions n’a été qu’un dispositif additionnel destiné expressément à contenir le développement du salariat dans le cadre existant “dont il n’entendait entamer ni la substance ni l’hégémonie sur les rapports sociaux" (André Gorz, 1988). Et si l’État-providence a pu être considéré "comme une invention nécessaire pour rendre gouvernable une société ayant opté pour un régime démocratique" (Jacques Donzelot, 1984), il en a singulièrement réduit la portée en en limitant la transformation à un passage d’un système "d’égalité libérale", c’est-à-dire n’incluant pas les non propriétaires, à un état méritocratique d’"aristocratie naturelle" (John Rawls, 1987) ou de "démocratie d’équilibre pluraliste-élitiste" (C.B. Macpherson, 1985) (J. Schumpeter, 1951) .

Les droits sociaux - droits à la santé, à l’éducation et aux assurances sociales - ont été et sont toujours conçus comme substitutifs, et non pas complémentaires, à une extension des droits de tous à participer aux activités politiques souveraines. Dit autrement, tout en reconnaissant une dette sociale, les dominants ne sont “solidaires” des dominés que dans la mesure où cela leur permet de maintenir la structure établie des positions hiérarchiques et leur monopole d’accès au pouvoir étatique souverain.

Cette situation évoque irrésistiblement celle de la fin de l’Ancien Régime en France. A l’orée de la révolution française, en effet, les couches bourgeoises dominant le Tiers État étaient économiquement intégrées à l’État par le prélèvement, la dette et la redistribution publique de revenus, mais elles restaient largement exclues du régime politique en n’ayant accès à la souveraineté qu’à travers le sas étroit de l’anoblissement.

Aussi l’enjeu premier de la révolution fut-il moins une mutation des structures économiques qu’une "modernisation" de la constitution politique et de la régulation fiscale et financière de l’État (Théret, 1992). C’est pourquoi également la crise fut résolue dans le cadre même de l’Ancien Régime économique par des réformes monétaire, fiscale et juridique de type libéral se bornant à assurer l’intégration au régime politique de la bourgeoisie déjà financièrement liée à l’État. Il fallut encore attendre plus d’un demi-siècle et une autre révolution (1848) pour que la révolution industrielle transforme irréversiblement l’ordre économique marchand et l’ordre politique censitaire. Ce rappel historique suggère qu’un des éléments clés de la phase actuelle du capitalisme salarial pourrait bien être la contradiction entre l’intégration des salariés à l’État par la médiation monétaire de l’État social et leur exclusion de fait du gouvernement de l’Etat et de la société par le jeu d’une constitution politique héritée d’une époque libérale où le salariat n’était pas encore reconnu comme un "statut" social ouvrant des droits politiques de citoyen actif. Et la “réaction néolibérale” à la pression politique du salariat sur et dans l’Etat (mise à jour par les événements de 1968), réaction qui s’est imposée à partir des années 1980 pourrait bien être comparée à la “réaction nobiliaire” à la pression bourgeoise sur et dans l’Etat monarchique dans les années précédant la révolution française.

Ce qui est ici donc suggéré par l’histoire, c’est l’urgente nécessité de mettre en place un lien politique d’un type nouveau impliquant les individus dans l’Etat autrement que sous la forme clientéliste, fut-elle celle dépersonnalisée de l’État-providence et de la “démocratie de patronage”.

II. CITOYENNETE PARTICIPATIVE, REDUCTION DU TEMPS DE TRAVAIL et DEMONETARISATION DE L’IMPÔT

J’en viens à mon premier temps d’analyse de ce que pourrait être ce lien politique d’un type nouveau, un lien de citoyenneté participative prenant la forme d’une fiscalité-temps autorisée par une réduction générale du temps de travail .

II.1. Penser la RTT dans ses dimensions politiques

Il s’agit de trouver une voie par laquelle le potentiel démocratique du rapport salarial pourrait être libéré en étant au moins partiellement affranchi des limitations que lui imposent une valorisation purement marchande de la force de travail et une valorisation politique de la force de pouvoir restreinte par le cadre étroit de la démocratie libérale représentative.

A cette fin, je suis parti du fait que force de travail et force de pouvoir sont des attributs symboliques de l’être salarié qui sont à la fois complémentaires et substituables ; l’exercice de l’une et de l’autre s’influencent mutuellement, mais elles se limitent également l’une l’autre du fait que le temps d’activité total qui peut être consacré à leur mise en action et à leur mise en valeur est naturellement limité. Le libéralisme, tant économique que politique, considère que l’activité politique des salariés doit être réduite à néant. Ceux-ci doivent mandater des représentants professionnels qui les soulageront de cette activité pour laquelle ils manquent de compétence (modèle du marché politique de Schumpeter), et tout leur temps disponible doit être consacré à la dépense de leur force de travail dans la sphère économique (et à ses faux frais, le travail domestique de reproduction de cette force). Une démocratie pleine et entière, non confisquée par une élite professionnelle, exige au contraire un nouvel équilibre entre les temps respectivement consacrés aux activités économiques, domestiques et politiques.

C’est pourquoi cette innovation majeure qu’est la politique de réduction du temps de travail (RTT) dans l’ordre économique, au lieu d’être considérée comme une question strictement économique, voire domestique, ses implications politiques étant ignorées, doit être vue comme un enjeu crucial du développement démocratique. On retrouve ici le point de vue de Dominique Méda dans son ouvrage de 1995 (Le travail : une valeur en voie de disparition) selon lequel la réduction du temps de travail doit être mobilisée « principalement pour libérer un espace qui devrait être prioritairement réinvesti par des activités citoyennes, par la Politique ». Pour D. Méda, « Mettre une limite au développement de la rationalité instrumentale et de l’économie, construire des lieux où pourra se développer un véritable apprentissage de la vie publique, investir dans le choix des modalités concrètes et l’exercice d’une nouvelle citoyenneté, voilà ce que devraient permettre la réduction du temps individuel consacré au travail et l’augmentation du temps social consacré aux activités qui sont, de fait, des activités politiques, les seules qui peuvent vraiment structurer un tissu social… » (Méda, 1995, p. 301).

Malheureusement Dominique Méda n’a pas pu continuer sa réflexion en ce sens. Les lois Aubry (1998 et 2000) instituant les 35 heures et la RTT, ont fait l’impasse sur la relation entre RTT et développement de la citoyenneté et se sont bornés à une appréciation de ce qu’en ont fait les salarié(e)s aux plans de leur vie au travail et de leur vie familiale. Ont-t’elles eu malgré tout un impact sur l’activité politique citoyenne ou le développement des associations ? Il est difficile de le dire. Les enquêtes statistiques sont muettes en la matière. Néanmoins on peut supputer une réponse négative, vu les conditions dans lesquelles la RTT a été mise en place et l’absence de toute visée politique en ce sens.

Cela dit, ne serait-ce que parce que la fonction publique repose elle-même sur le travail salarié, la RTT ne peut être envisagée sans considérer ses effets directs sur le fonctionnement de la sphère publique et, par conséquent, sur les conditions d’exercice du pouvoir politique. Deux potentialités se dégagent à cet égard :

1. L’abaissement général du temps de travail ouvre une voie pour une réappropriation citoyenne partielle par l’ensemble des salariés d’activités publiques bureaucratisées, qui ne sont, pour la plupart, que des activités domestiques socialisées. En effet, les gains de productivité dans cette sphère d’activité, où la production de services aux personnes prédomine largement, ne peuvent être à la hauteur de ceux obtenus dans le secteur marchand, et toute généralisation à la fonction publique de la RTT y suppose une forte injection d’activité humaine pour maintenir le niveau des services publics.

2. Une deuxième implication de la RTT quant au fonctionnement de la sphère publique est que si elle dégageait vraiment du temps pour des activités citoyennes, elle pourrait à l’évidence aider à combler le déficit démocratique inhérent au système libéral de représentation politique.

La question ici est donc moins celle des potentialités inhérentes à la RTT que celles des conditions de sa mise en œuvre et de la présence ou non d’incitations ou d’obligations à en faire un usage politique. Mon intuition est alors que dès lors qu’elle serait radicalisée sur le plan politique – en devenant une finalité sociale en elle-même –, tout en étant complétée par une autre innovation politique - le droit de payer son impôt en temps -, la RTT permettrait une réactivation des ressorts d’une citoyenneté active, participative. Elle pourrait ainsi être mobilisée non seulement pour renouer avec le plein emploi (en partageant le travail marchand), mais également, et de façon intrinsèquement liée, pour permettre le développement de la démocratie et la promotion des services publics.

Mais pourquoi lui adjoindre le droit de payer l’impôt en temps ? Tout simplement parce que l’actualisation de telles possibilités implique toutefois qu’on ne cherche pas à la financer par des diminutions de salaire. Or cela est possible si elle est compensée par des allégements fiscaux ayant pour contrepartie le développement d’une activité politique et administrative non rémunérée des citoyens au sein de l’Etat. Ce faisant, en effet, l’impôt en argent ferait place pour partie à un transfert de temps marchand privé en temps d’activité politique et de service public. La citoyenneté deviendrait ainsi plus active et non plus réduite à la forme monétaire exclusive qu’elle a prise dans les démocraties purement représentatives. Voyons cela de plus près en revenant sur le statut du temps dans les sociétés salariales.

II.2. Vers un impôt citoyen en « temps »

Le temps, en tant qu’il est distribué entre les diverses sphères du social les rend interdépendantes. La distribution sociale du temps est un des problèmes économiques essentiels que révèle le paradoxe d’un chômage croissant allant de pair avec une allocation du temps de travail qui prend mal en compte les exigences de la vie hors travail. Mais c’est également un problème clef pour la démocratie politique, puisque l’égalité des chances d’accès aux fonctions politiques ainsi que la professionnalisation des fonctions administratives sont largement dépendantes de la disponibilité en temps des citoyens. Le temps est ainsi une variable centrale dont on doit partir pour penser globalement le changement rendu nécessaire par la crise actuelle qui est, comme l’a déjà signalé hier Isabelle Cassiers, à la fois crise de l’emploi, crise de la production, crise fiscale et financière et crise politique. André Gorz (Les métamorphoses du travail, 1988) a ainsi eu raison de considérer que "la réduction de la durée du travail rémunéré (…) est la condition fondamentale" de "la coopération solidaire au sein des communautés et des associations volontaires (…) base par excellence de l’intégration sociale et de la production de liens sociaux" démocratiques. Mais sa position est restrictive du fait qu’il ne pose pas le problème du temps de travail (ou d’activité) politique, et fait ainsi abstraction des nécessités de contrôle et de participation aux pouvoirs publics. Aussi faut-il élargir sa conception en partant de l’observation que les limites actuelles de la démocratisation sont essentiellement imputables à la monétarisation de la socialisation publique, qui équivaut à une auto-soumission de la puissance publique aux règles libérales de l’économie capitaliste de marché, alors que par essence la logique du développement démocratique est fondée sur d’autres valeurs et normes.

Cette observation conduit à s’orienter vers une démonétarisation de l’État (soit une réduction de sa dépendance vis-à-vis des marchés capitalistes) allant de pair avec une socialisation directement politique des personnes. Dans cette perspective où la monnaie dont il est question est une monnaie fonctionnelle au marché et à l’accumulation d’actifs capitalistes, la RTT peut être mobilisée pour modifier le rapport du citoyen à l’État en réduisant la forme monétaire que ce rapport prend via l’impôt, et en lui substituant une activité politique et/ou administrative de chaque personne de valeur équivalente au temps de travail auparavant transféré à l’État sous forme monétaire. Dit autrement, au lieu de travailler une partie de leur temps pour payer des impôts en vendant leur force de travail, les salariés pourraient pour partie les payer en temps d’activité au sein de la sphère politico-administrative, ce qui impliquerait nécessairement une réduction du temps de travail dans la sphère marchande.

Dans cette perspective, la RTT doit être conçue comme une réduction de la nécessité de s’affranchir de ses devoirs politiques par la seule voie monétaire et comme l’opportunité de mettre en relation directe les droits politiques et sociaux avec les devoirs correspondants, lesquels consistent à participer à la gestion de la collectivité et aux décisions qu’elle implique.

Une objection politique pertinente à une telle revalorisation du et de la politique est qu’elle pourrait être perçue comme une sorte de "corvée" renouant avec le "travail forcé", alors que l’impôt en argent constitue un moyen d’affranchissement de l’individu à l’égard d’un tel travail. Aussi ne saurait-il s’agir de renouer avec un service national organisé sur la base d’un asservissement à une organisation bureaucratique préexistante et intouchable, comme dans le cas du défunt service militaire. L’activité politico-administrative "imposée" dans la mesure où chacun doit y prendre sa part, ne devrait donc pas être réduite à la coproduction de services non-marchands, mais devrait aussi concerner prioritairement les activités nobles de délibération, de décision et de gestion politique.

Participer avec un statut valorisé de citoyen aux instances démocratiques et à la production des services publics pourrait ainsi ne pas être vécu comme plus contraignant que le travail marchandisé nécessaire au paiement de l’impôt ; l’activité socio-politique qui motive bien souvent gratuitement des bénévoles, en sus de leurs heures de travail, est à coup sûr, plus souvent qu’autrement, moins contraignante et aliénante que le travail salarié dans l’ordre économique capitaliste.

En outre, nous verrons qu’une telle démonétarisation de la fiscalité peut s’accompagner d’une remonétisation de celle-ci avec une “monnaie temps” permettant de reconnaître explicitement la valeur de cette activité sur la base des valeurs propres à l’activité démocratique (une heure égale une heure quelque soit l’activité et le statut de la personne qui s’active).

II.3. Les avantages économiques d’une RTT élargie au politique

Mais l’intérêt de la substitution du travail marchandisé par de l’activité citoyenne n’est pas que politique, il est aussi économique : en réduisant le « poids » de l’État sans pour autant perturber a priori la structure monétaire des revenus marchands "privés", la compensation fiscale “en temps” du temps libéré est à la fois favorable à un dynamisme économique intérieur et à la compétitivité externe ; ces effets économiques positifs pourraient ainsi conduire à sa généralisation dès lors qu’un pays l’adopterait. Seule la partie "étatisée" du produit – le revenu fiscal - est en effet touchée, la baisse des recettes publiques se traduisant par une baisse équivalente de la demande publique. Il n’y a ainsi, globalement, ni baisse du profit net retenu par la sphère marchande, ni baisse des revenus marchands disponibles nets des ménages (seul le revenu monétaire de l’Etat baisse).

D’un point de vue statique certes, une RTT ainsi compensée entraîne apparemment une baisse brutale de la production marchande du fait du déclin de la demande publique. Mais une telle baisse ne correspond pas à une récession, mais à une simple déflation, car il y aurait simultanément baisse du prix de l’ensemble des produits - en raison de la baisse des impôts - et donc augmentation du pouvoir d’achat des salaires et des profits à due concurrence. D’où, compte tenu en outre d’une amélioration de la compétitivité-prix internationale due à la baisse des prix, une possible compensation et au delà de la réduction de la demande publique.

Par ailleurs, l’accroissement apparent d’indépendance du marché vis-à-vis de l’État du fait de la moindre interférence quantitative du politique sur le système des prix marchands, libérerait aussi en contrepartie le développement politique et social des contraintes du marché, renforçant ainsi la capacité publique de contrôle démocratique des formes du développement économique. Enfin du côté du social et de l’État-providence, la RTT n’empêcherait pas que restent assurés, voire élargis, les services et fonctions publics, puisque le développement et la socialisation politique des individus et de leur activité compenseraient le moindre recours au marché pour leur réalisation. Ils auraient également pour effet de réduire la bureaucratisation des services publics et d’augmenter leur efficacité en améliorant les possibilités de démocratie directe, de délibération et d’évaluation des politiques menées.

III. VALORISER L’ACTIVITE POLITIQUE EN MONETISANT L’IMPÔT-TEMPS

J’en viens maintenant au second temps de mon exposé. C’est le temps d’une reconsidération de la place de la monnaie dans la société à la lumière des mouvements sociaux variés qui, de par le monde et sur la base d’un enracinement dans des territoires locaux, se sont réapproprié la monnaie. Ainsi des dispositifs monétaires ont fait leur apparition qui ne sont pas fondés sur l’échange marchand, mais qui promeuvent au contraire des logiques réciprocitaires égalitaires dans la perspective d’un développement soutenable. Ces émergences remettent en cause la représentation commune qu’on se fait de la monnaie.

Aussi après m’être centré, sous l’influence d’une lecture de La philosophie de l’argent de G. Simmel, sur la démonétarisation de l’impôt, j’en suis arrivé désormais, suite à des travaux plus approfondis sur la diversité du fait monétaire y-compris dans le monde moderne, à penser qu’il est sans doute nécessaire de réintroduire la monnaie dans le processus de développement de la citoyenneté participative. Finalement en matière de fiscalité, le problème n’est pas tant son caractère monétaire que celui du type de monnaie qu’elle mobilise et du système de valeur que celle-ci entérine.

Simmel considérait que dans le processus de différenciation des provinces de vie qui caractérise la modernité capitaliste, la monnaie participe au premier chef au processus marchand d’individualisation et de dissociation de l’être et de l’avoir ; elle se retire de la sphère de l’être (ie du politique où l’évaluation juridique devient prééminente) pour ne plus évaluer que les valeurs les plus banales propres à la sphère de l’avoir (l’économique). La monnaie ne sert plus principalement à évaluer et reproduire les valeurs supérieures associées aux personnes, c’est-à-dire la valeur des êtres et de la vie elle-même.

Ainsi pour Simmel, l’argent, par son uniformité et la réduction qu’il opère du qualitatif au quantitatif, “ne pourra jamais être un médiateur adéquat” dans les “relations interhumaines qui recherchent par essence la durée” (in Théret, 1993, p. 201). Or les innovations monétaires récentes au sein des sociétés civiles, mais aussi les marquages sociaux des monnaies officielles étudiés par Viviana Zelizer, nous disent que cette analyse, si elle vaut sans doute pour l’argent, cette monnaie particulière à l’économie capitaliste de marché, ne vaut guère pour la monnaie en général et donc pour les monnaies restées hors du champ de vision des économistes, mais qui n’en perdurent pas moins dans le monde moderne.

Les monnaies réciprocitaires des banques de temps sont là pour nous le montrer. La finalité de leurs émetteurs et usagers est précisément d’inscrire dans la durée des relations sociales de type réciprocitaire, considérées comme une condition de la prospérité des êtres qui ne passe pas par la seule accumulation d’avoirs. Je vais donc maintenant aborder la question de la forme monétaire que pourrait prendre l’impôt-temps pour déployer pleinement ses effets en matière de démocratie participative et de développement soutenable.

Le débat est évidemment ouvert concernant les modalités pratiques d’une substitution partielle de la participation citoyenne à l’impôt en argent, modalités qui devraient dépendre entre autres des formes précises des structures fiscales nationales. Mais on peut a minima considérer qu’elle devrait d’abord être introduite dans une phase transitoire au niveau local et sur la base du volontariat avec un minimum d’obligation. Par ailleurs, deux questions politiques majeures doivent être posées en préalable.

La première est celui de la fonction publique salariée. Sont en jeu ici les questions de la parité de traitement des travailleurs du public avec de ceux du privé, et de la réduction de la tutelle bureaucratique des administrations publiques. Les fonctionnaires devraient donc voir se réduire comme les autres salariés leur temps de travail sans diminution de leur pouvoir d’achat en biens marchands, tout en étant appelés à participer à des activités politiques et administratives non monétarisées. Se pose alors la question des modalités d’organisation et de contrôle de l’activité bureaucratique dans un cadre mixte de travail professionnalisé et d’activité citoyenne. Il s’agit en fait d’aller vers une coproduction des services publics par des citoyens actifs et des salariés, ce pourquoi les expérimentations sociales du type “banque de temps” fournissent déjà des exemples (Boyle, 2005 ; Cahn, 1988).

Mais le problème le plus fondamental à résoudre concerne sans doute la définition des équivalences entre les impôts payés par chacun sur la base des règles de la démocratie libérale, et les heures de service politique et administratif requis de chacun dans ce qui serait un régime de démocratie participative. Par exemple, si on ne peut faire abstraction des savoirs professionnels, ceux-ci n’en doivent pas moins être valorisés différemment dans l’ordre politique et dans l’ordre économique.

Cela implique une réforme fiscale profonde définissant des règles de participation citoyenne - ce que chacun doit à l’État - qui soient fondées sur une logique politique et juridique indépendante dans une large mesure de la logique capitaliste marchande. En fait la réforme proposée revient à substituer pour partie une relation entre l’ordre domestique et l’ordre politique médiatisée par l’ordre économique, par une relation directe entre le domestique et le politique, relation qui articule les logiques de la réciprocité et de la redistribution.

III.1. Modifier nos conceptions usuelles de la monnaie

Elargie au politique, la RTT entraîne en fait la redéfinition du système de valeurs et des compromis sociaux constitutifs de la régulation sociale qui assure l’unité de la société et permet sa reproduction dans le temps. Se pose alors un problème d’articulation entre deux systèmes de valeurs profondément hétérogènes dans le cadre d’un même système social-territorial d’appartenance. La plasticité et le symbolisme du medium monétaire peuvent utilement, me semble-t-il, être mobilisés à cette fin.

Pour cela, il me paraît nécessaire d’introduire préalablement une distinction conceptuelle entre (dé)monétarisation et (dé)monétisation. On peut en effet considérer que le terme de monétarisation renvoie à l’unification monétaire des sphères économique, domestique et politique par un même médium monétaire, une monnaie unique – la all purpose money de Polanyi, dont l’émission est soumise à la logique du marché capitaliste et est donc contrainte par sa “fonction” de réserve de valeur.

Le terme de monétisation renverrait alors quant à lui à un phénomène plus général, à savoir l’usage de monnaies de compte et de paiement plurielles, propres aux diverses provinces de vie où elles circulent – special purpose money ou monnaies affectées - et où ce qui fait valeur, n’est pas nécessairement soumis aux normes des marchés capitalistes, le “prix” correspondant non pas à un équilibre entre offre et demande mais à un “tarif” conventionnel.

La distinction entre monétarisation et monétisation permet de penser une valorisation de l’activité citoyenne par une monnaie sociale spécifique autorisant d’une part la reconnaissance sociale de cette activité et la mesure de son égale distribution, d’autre part sa cohabitation avec des monnaies marchandes dans le cadre d’un même système monétaire unifié par une unité de compte commune. Elle fait sens au vu d’innovations récentes à la fois dans le monde de la vie concrète, où ont fait leur apparition et se sont développés des dispositifs monétaires grassroots (enracinés dans des territoires locaux) qui témoignent d’une réappropriation démocratique de l’accès à l’institution monétaire dans le cadre d’activité hors marché et/ou hors capitalisme-, et dans le monde des idées abstraites où la représentation, portée par l’économie classique et néoclassique, de la monnaie comme pure institution marchande a été mise à mal et a fait place à des approches institutionnalistes à fondement anthropologique. Dans cette dernière approche à laquelle j’adhère (Théret 1998 et 2008), la monnaie est un médium symboliquement généralisable de paiement des dettes (considérées elles-mêmes comme des liens sociaux), que celles-ci soit “ libérables “ (contractuelles et associées aux transactions marchandes) ou “non libérables” (commes les dettes de vie liées au fait que l’humain doit recevoir, donner et rendre la vie, et associées aux logiques sociales de la réciprocité et de la souveraineté).

Sous cet angle, une monnaie apparaît comme un opérateur d’appartenance et de totalisation sociale symbolisé par une unité de compte, et elle définit une communauté de paiement en s’objectivant dans des moyens de paiement qui peuvent être multiples. La monnaie n’est donc pas intrinséquement porteuse de valeurs morales, mais ne fait qu’emprunter celles des rapports sociaux qu’elle participe à reproduire (Parry et Bloch, 1999). En d’autres termes, dans nos sociétés, on ne saurait réduire la monnaie à la seule monnaie créée par ou pour le marché, comme en témoignent l’émergence des nouveaux dispositifs de monnaies sociales associés au développement de relations de réciprocité en dehors ou à la périphérie du marché. Plus précisément ces dispositifs de monnaies sociales sont principalement (car il existe aussi des hybrides) de deux sortes (Blanc, 2006 ; Longhurst & Seyfang, 2011 ; Fare, 2011). On a d’un côté des monnaies qui ne remettent pas en cause centralement les rapports de valeurs édictés par le marché et qui sont complémentaires aux et commensurables avec les monnaies officielles dans lesquelles elles peuvent être plus ou moins convertibles, mais qui s’en distinguent néanmoins à la fois par leur marquage (elles sont destinées à des échanges spécifiques et gérées de façon autonome par rapport au système monétaire officiel, comme les LETS) (Zelizer, 1994), et par l’impossibilité de leur usage en tant que réserve de valeur (à travers des procédures d’”oxydation” à la Gesell, des taux d’intérêt négatifs, comme dans le cas des Regiogeld allemandes). En d‘autres termes, ces monnaies sociales restent marchandes mais ne sont pas capitalistes ; ce sont des dispositifs de décapitalisation de la monnaie.

On a d’un autre côté des monnaies de crédit mutuel en temps, gérées par des “banques de temps” administrant des échanges de services entre personnes. Ces monnaies sont cette fois non commensurables avec les monnaies officielles, car elles fonctionnent sur la base d’un système non hiérarchique de valeur fondamentalement différent de celui qui est au cœur de l’échange marchand : l’heure d’activité (qui est ici domestique) y est l’unité de compte, et les échanges se font sur la base de “Une heure égale Une heure” quelque soit l’activité et le statut des personnes (SEL, banques de temps, Accorderie). C’est pour bien marquer la différence entre ces monnaies sociales et les monnaies officielles émises dans une logique capitaliste marchande que je propose, de façon quelque peu arbitraire il est vrai, de distinguer la monétisation de la monétarisation.

Par là, on peut contourner, ou pour le moins réduire, la portée de la critique faite à la monétisation des activités non marchandes par Isabelle Cassiers et Géraldine Thiry dans l’ouvrage Rédéfinir la prospérité. Cette critique me semble confondre monétisation et marchandisation. Sans contester, bien au contraire, que “les choix de mesure incarnent des visions du monde implicites” et que “le choix de monétiser est (…) par nature axiologique”, le décompactage proposé du concept de monnaie permet de relativiser le jugement selon lequel “les indicateurs monétaires font du marché le lieu par excellence de détermination de la valeur, là où les indicateurs non-monétaires ouvrent la possibilité de déterminer la valeur ailleurs : dans l’expérience de vie des personnes ou dans la finitude de l’éco-système” (Cassiers et Thiry, 2011, p. 65).

Selon moi, la perspective de développement d’une prospérité politique par progression de la démocratie participative ne doit pas faire l’impasse sur les réquisits d’une totalisation sociale menacée en permanence par la différenciation sociale et ses effets territoriaux. C’est pourquoi, compte tenu de la capacité de la monnaie à constituer symboliquement une communauté de paiements de dettes non nécessairement homogènes, la mobilisation du médium monétaire à des fins de totalisation sociale ne doit pas être écartée. En tout état de cause, elle n’a aucune raison de l’être dès lors que la monnaie n’est plus assimilée à la seule monnaie des économistes et des marchés. En revanche, la question se pose alors de la hiérarchie des appartenances et de l’échelle de la communauté de paiements qui est regardée comme souveraine et où est fixée l’unité de compte commune.

III.2. L’impôt-temps monétisé : enjeux, modalités et effets possibles

De ce qui précède, il me semble résulter que nous pouvons nous inspirer des expérimentations monétaires encore à la marge du système monétaire central pour envisager une remonétisation d’une activité politique démocratisée et corrélativement démonétarisée.

A priori il semble que ce soient les monnaies sociales du type monnaies-temps qui soient les plus porteuses d’enseignement pour envisager une telle remonétisation de l’activité politico-administrative dans la mesure où celles-ci promeuvent un système de valeur dans l’échange social conforme au principe démocratique (un humain égale un humain, un humain égale une voix, et une heure d’activité de tout humain vaut une heure d’activité de tout autre humain). Néanmoins le fait que les banques de temps soient conçus comme des dispositifs entièrement autonomes vis-à-vis du système monétaire officiel, le fait que ces dispositifs soient fermés sur une communauté locale de petite taille dont la monnaie est totalement inconvertible, ne sauraient être transposés au cas de la monnaie-temps publique. La fermeture n’est pas envisageable pour des collectivités publiques qui doivent être articulées au marché. Une monnaie-temps fiscale doit être tarifée en monnaie nationale puisqu’elle est fondée en permanence sur la conversion d’impôts en argent (portant sur les revenus marchands) en impôts-temps déterminés sur la base d’un autre système de valeur (celui démocratique régissant l’usage de la force de pouvoir et non plus celui capitaliste marchand régissant l’usage de la force de travail). Cette caractéristique résoud en fait la question de l’intégration de l’Etat et des collectivités territoriales considérés comme banques de temps dans la société, ainsi que leur articulation à l’économie marchande.

On est donc conduit à envisager plutôt une hybridation spécifique du modèle des banques de temps avec celui des monnaies complémentaires locales “décapitalisées” (hybridation qu’on observe également dans les cas de l’Ithaca Hours, du Sol français ou de l’Accorderie québécoise étudiées récemment par Marie Fare dans sa thèse, 2011).

Les collectivités territoriales comme banques de temps

Dès lors que la citoyenneté participative est promue sur la base du principe démocratique d’égalité de tous les humains et que toute heure d’activité politique et/ou administrative vaut la même chose quelque soit l’activité et le statut des personnes, les collectivités publiques investies d’un pouvoir fiscal peuvent être considérées comme des banques de temps en puissance.

En effet, les activités publiques sont essentiellement des activités de services et notamment de services à la personne (éducation, santé, sécurité) ainsi que des activités de délibération, de négociation, d’étude, de prise de décision, donc avec un fort contenu cognitif immatériel. Elles se rapprochent ainsi des activités des banques de temps privées, où de la même façon sont échangés essentiellement des services à la personne et des services collectifs et associatifs, et où les heures d’activité sont aussi valorisées uniformément sur une base démocratique (Fare, 2011).

Le principe de reconnaissance de la valeur de l’activité fondée sur la réciprocité et financée par les banques de temps, est hétérogène à celui qui prévaut pour le travail dans la sphère marchande. Il se confond avec le principe d’égalité démocratique “un homme, une voix”. Il semble donc légitime de s’inspirer des modalités de développement des monnaies-temps privées pour faire reconnaître la valeur de l’activité démocratique. Dit autrement, la monétisation de l’impôt-temps est justifiée pour les mêmes raisons qui conduisent à valoriser monétairement les activités domestiques dans les dispositifs privés de banques de temps. Plutôt que de décompter et enregistrer bureaucratiquement des heures qui pourraient bien alors être considérées comme des corvées, la mise en circulation d’une monnaie-temps publique à fondement fiscal, peut conduire à dynamiser la démocratie participative.

Le dispositif pourrait être le suivant : en reconnaissance du temps d’activité passé, la puissance publique, au lieu d’annuler comptablement la charge fiscale en argent devant être convertie en heures de participation politique, émet une monnaie-temps dotée d’un pouvoir libératoire de l’impôt et la distribue aux citoyens actifs de façon uniforme - à un tarif unique - en contrepartie de leurs heures d’activité politique. Ceux-ci peuvent alors s’en servir pour payer leur impôt-temps (la monnaie est alors immédiatement détruite).

Monnaie-temps publique, démocratie participative et développement durable

Sous réserve d’un examen plus approfondi tenant compte des différentes formes de la fiscalité, on peut faire ressortir plusieurs caractéristiques de ce dispositif qui pourraient en faire un vecteur de prospérité politique :

1. Le dispositif a d’abord des effets redistributifs d’autant plus forts que la dispersion des revenus marchands est élevée. En effet, du fait que l’heure a la même valeur pour tout le monde, la conversion en heures des impôts en argent doit conduire à fixer un “tarif” unique de conversion (une sorte de taux de change) qui correspond au rapport entre le volume d’impôt en argent à convertir en impôt-temps citoyen et le nombre de heures*personnes qui est requis au titre de cet impôt, ratio qui devrait être de l’ordre du salaire horaire moyen dans la sphère marchande (comme dans le cas des Ithaca Hours).

Il en résulte un prélèvement global plus élevé et progressif sur les revenus les plus élevés (pour lesquels la rémunération marchande de l’heure de travail est plus haute que la moyenne) et un prélèvement plus faible sur les revenus inférieurs à la moyenne. Dépenser sa force de pouvoir pendant une heure d’activité politique a en effet de grandes chances de représenter une accroissement de prélèvement fiscal pour le “riche” (qui subit une perte de revenu importante en étant contraint de substituer une heure mal rémunérée à une heure de travail beaucoup mieux rémunérée) alors qu’il correspond à un gain pour le “pauvre”, ie les bas revenus, les sans-emplois et les inactifs.

Ces derniers vont donc disposer d’un surplus de monnaie-temps publique par rapport à leur charge fiscale (une sorte d’impôt négatif). On peut penser alors que les “riches” vont préférer payer leurs impôts en monnaie plutôt qu’en temps et vont ainsi être demandeurs de la monnaie-temps publique ; ils vont chercher, si possible, à la racheter aux pauvres au tarif fixé (une heure égale le salaire horaire moyen) pour payer leur impôt-temps, entérinant ainsi l’effet redistributif du dispositif puisque les “pauvres”, grâce à leur activité politique et administrative et en changeant leur monnaie-temps en monnaie marchande, peuvent accèder à plus de biens et services marchands. Cet effet est évidemment conditionné par de possibles limites mises à la conversion de la monnaie temps en monnaie nationale, et par le fait que l’obligation de payer l’impôt en temps soit limitée à un nombre minimal d’heures et qu’il soit possible d’aller au delà de ce contingent sur la base du volontariat.

2. On peut alors envisager un second effet du dispositif corrélé au précédent et jouant en faveur de la démocratie. Vu le caractère plus couteux pour eux de l’impôt-temps, les “riches” sont désincités à s’activer politiquement, alors que pour les plus démunis, participer à l’activité politique et administrative est par surcroît un moyen d’améliorer leur condition économique. Cela signifie que les conversions de capital économique en capital politique deviennent plus difficiles pour les riches, ce qui facilite la démocratisation de l’accès aux groupes dirigeants. La démocratie participative favorise ici l’établissement d’une “égalité complexe” et fonctionne comme contretendance à la colonisation de l’ordre politique par le pouvoir économique ; elle réduit l’influence de l’économique sur le politique.

3. Un troisième effet du dispositif, favorable cette fois plus précisément au développement soutenable, peut être associé à un éventuel “marquage” de la monnaie-temps publique, c’est-à-dire à une restriction légale de sa circulation à des réseaux commerciaux labellisés “développement soutenable”. Comme il y a potentiellement une demande pour les monnaies-temps fiscales de la part des détenteurs de haut revenus pour les raisons qu’on vient de voir, un tel marquage peut inciter de nombreux entrepreneurs à produire conformément aux normes de soutenabilité pour accéder à cette monnaie et l’utiliser pour s’affranchir de leur impôt-temps. Le dispositif fonctionnerait alors comme une incitation fiscale à produire “soutenable”. Un secteur entier de l’économie marchande pourrait ainsi se développer en étant orienté politiquement sur la base de l’usage de cette monnaie-temps.

4. Quatrième effet sur le développement soutenable et la démocratisation, la monnaie-temps fiscale est par nature directement convertible dans celles des banques de temps privées. Les classes qui en disposent en excès par rapport à leurs obligations fiscales sont de ce fait incitées à l’injecter dans de telles banques, lesquelles ont elles-mêmes intérêt à l’accepter pour étendre leur taille et renforcer leur résilience. De nouvelles banques de temps privées peuvent également se développer à partir d’un financement en monnaie-temps fiscale (pour le paiement des salariés). Un secteur public de banques de temps locales et spécialisées pourrait enfin se développer sur cette base. La monnaie-temps publique pourrait donc être également un puissant stimulant pour le développement d’un secteur économique réciprocitaire, ie de l’économie sociale et solidaire.

5. Enfin, un cinquième effet favorable du dispositif en matière de développement durable et de démocratisation de la vie politique réside dans le fait que la monnaie-temps publique pourrait avoir la capacité de réduire la nécessité d’un recours à l’endettement public et donc de diminuer la dépendance des collectivités publiques à l’égard des marchés financiers. L’Etat est susceptible en effet, par cette voie, de récupérer une capacité d’émission monétaire et de stimulation de la production marchande et non marchande, ce qui lui permettrait de réduire considérablement sa dette financière. La capacité d’émission d’une monnaie-temps ne peut en effet être réprimée au prétexte qu’elle serait inflationiste, puisque l’unité de compte est l’heure d’activité politique et domestique, laquelle est un invariant indépendant du jeu des prix ; de plus l’émission a en permanence une contrepartie fiscale, la monnaie étant gagée sur un impôt qu’il est par ailleurs difficile de frauder. On peut même être conduit à penser qu’une telle monnaie temps publique pourrait servir de monnaie d’ancrage de la monnaie marchande validée par la Banque centrale.

La seule question qui pourrait se poser en termes de stabilité monétaire est celle de l’évolution du tarif de conversion (le taux de change) de l’heure d’activité dans l’unité de compte commune à l’ensemble de la société et qui en assure l’unité symbolique. Il est clair que l’Etat peut manipuler ce tarif qui est en fait purement conventionnel et dont on a souligné l’enjeu en matière redistributive. Plus il est élevé, moins l’impôt-temps est fort, plus réduite est la participation politique, et si le tarif s’élève au dessus du salaire moyen marchand, plus étendus mais moins intenses sont ses effets redistributifs. Il s’agit donc là d’une variable politique majeure qui ne saurait être fixée que démocratiquement et moyennant des délibérations informées concernant ses divers effets économiques et politiques.

Toutefois cela n’empêche pas d’affirmer que le volume en circulation de ce type public de monnaie-temps serait probablement un bon indicateur de prospérité politique.

Bruno Théret est ingénieur de l’École Centrale des Arts et Manufactures de Paris, il est Docteur d’État en sciences économiques. Directeur de recherche au CNRS, et travaille à l’Institut de Recherche Interdisciplinaire en Sciences Sociales (IRISSO) de l’Université Paris Dauphine.

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