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Jeunesses d’Europe et de la Méditerranée : mêmes problèmes ! mêmes combats ?

3 mars 2011

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L’hypocrisie des démocraties occidentales qui ont appuyé Moubarak et d’autres dictateurs arabes durant plusieurs dizaines d’années est soulignée par de nombreux militants. (Pour ceux qui lisent l’espagnol, voir par exemple « La caída de Mubarak y la bancarrota de los imperios Occidentales »[i]). Bien sûr cette hypocrisie est criante, mais pouvait-on attendre autre chose, car l’aide qu’un pays, industrialisé ou non, accorde à un autre n’est jamais désintéressée, chacun donne toujours la priorité à ses intérêts géostratégiques. La domination néo-coloniale en Afrique du nord et au Moyen-Orient subsiste pour tout ce qui touche au pétrole, malgré les efforts d’indépendance manifestés périodiquement par tel ou tel pays. La seconde guerre d’Irak engagée par G.W. Bush n’avait pas d’autre but que de contrôler les ressources naturelles du Proche-Orient au profit des Etats-Unis et de l’Angleterre. Pour autant, il n’est pas exact de considérer que l’impérialisme occidental est à l’origine des dictatures arabes, même si les pays industrialisés s’en sont longtemps accommodé. Il convient de se poser trois questions :

1. L’avènement de dictatures dans les pays arabes n’est-il pas le résultat un phénomène d’abord endogène ?

2. Plutôt que d’impérialisme, n’est-on pas face à une collusion entre les élites des pays arabes et occidentaux ?

3. La discrimination de la jeunesse n’est-elle pas de même nature, à des degrés d’intensité différents, dans les pays industrialisés et dans les pays arabes ?

Les dictatures dans les pays arabes, un phénomène endogène ?

Il a été prouvé qu’au 20ème siècle, l’impérialisme américain a été la cause de l’instauration de gouvernements autoritaires supposés constituer un rempart contre le communisme, comme plus tard les dictatures arabes contre l’islamisme. Mais depuis la fin des années 1970, des intellectuels latino-américains ont relevé le caractère endogène des coups d’Etat dans la région, la plupart du temps suscités ou appuyés par l’armée nationale. Pour l’historien mexicain Enrique Krauze, les causes de l’autoritarisme sont d’abord internes : ce sont “le militarisme, le marxisme révolutionnaire, le caudillisme populiste et l’économie étatisée“. Tous ces éléments sont présents dans les pays arabes, à l’exception du marxisme.

Une collusion entre les élites des pays ?

La domination néo-coloniale des pays occidentaux et la dépendance dans laquelle elle place les pays moins avancés n’est rendue possible que par une collusion entre les élites ou l’oligarchie locale d’une part, les dirigeants et les élites des pays du centre d’autre part, comme l’ont montré les sociologues Fernando Henrique Cardoso et Enzo Faletto[ii]. La domination néo-coloniale ne peut plus s’exercer si les populations parviennent à écarter les gouvernements corrompus, puis à constituer un gouvernement suivant un processus démocratique, qui sera soucieux du bien-être des gens. Aucun autre pays ne peut le faire à leur place, puisque la solidarité entre pays ne peut intervenir que si elle ne va pas à l’encontre de la priorité aux intérêts nationaux.

Une jeunesse discriminée dans les pays industrialisés comme dans les pays arabes ?

C’est le mouvement de la jeunesse des pays arabes, qui n’a connu que la dictature et qui représente parfois la moitié de la population, qui a permis d’engager le changement.

Mais les difficultés de cette jeunesse ne sont-elles pas de même nature que celles vécues par les jeunes des pays occidentaux ? Par exemple chez nous en France, le chômage des jeunes de 15 à 24 ans est supérieur à 20 %. Il dépasse 40 % pour ceux qui sont issus de l’immigration. Les diplômés trouvent difficilement du travail, souvent sous-payé, ou au travers de stages peu ou pas rémunérés et de contrats à durée déterminée. C’est hors de France que les jeunes entrepreneurs ou chercheurs trouvent les opportunités à la mesure de leurs talents.

Nous ne vivons pas dans un régime dictatorial, mais avoir des dirigeants politiques qui sont en campagne électorale permanente n’est-il pas un déni de démocratie ? Les élus à l’Assemblée Nationale sont âgés de plus de 60 ans en moyenne, ils s’intéressent peu au problème de la jeunesse. Il a fallu le mouvement contre la réforme des retraites pour que les députés acceptent de renoncer à leur régime de retraite dorée. La représentation démocratique est devenu une véritable profession, qui donne non seulement du pouvoir, mais qui permet de gagner beaucoup d’argent en cumulant les fonctions. Pour se maintenir au pouvoir, les dirigeants politiques français font largement appel à une corruption légale : niches fiscales, allocations en tout genre, subventions, etc… Les bénéficiaires sont nombreux, mais les meilleures parts de gâteau restent entre les mains de l’élite. Tout ceci fait fuir les investissements productifs, disparaître les emplois, entraîne dans un cercle vicieux les travailleurs, les créateurs, les entrepreneurs, la jeunesse, dont les perspectives d’avenir se ferment, et au final ruine le pays avec un montagne de dettes dont le total dépasse 1600 milliards d’Euros.

La meilleur manière de soutenir les mouvements sociaux dans les pays arabes, c’est de mener des mouvements analogues dans les pays occidentaux, c’est exiger des gouvernants qu’une priorité soit donnée aux problèmes d’intégration sociale et économique de la jeunesse, ce qui conditionne le progrès économique et social de tous, jeunes ou âgés, salariés ou fonctionnaires, entrepreneurs ou créateurs.

Comment agir ?

Organiser et participer à des manifestations a été efficace en Tunisie et en Egypte. Mais comme le dit Rosa, ce n’est qu’un début et il s’agit d’un combat de longue haleine. Le mouvement doit se structurer pour qu’il puisse s’insérer dans le processus démocratique des pays occidentaux. C’est ce qu’a voulu faire en France le "Nouveau Parti Anticapitaliste", qui a échoué par son radicalisme idéologique. Les jeunes ont besoin d’espoir et d’avenir, pas d’idéologie. Le mouvement ne doit pas s’isoler des gens dans une chapelle obscure, mais s’ouvrir à tous pour parvenir à des changements réels dans la représentation démocratique et à des résultats.

Enrique Krauze a analysé le mouvement révolutionnaire mexicain de 1968 après le massacre de la place des Trois Cultures de Tlatelolco[iii] : « Se rebeller pour obtenir la liberté est une chose, mais construire un mode démocratique de gouvernement en est une autre. Le mouvement de 1968 au Mexique fut festif, irrationnel, généreux, romantique, expansif, argumentatif, destructif, irrévérencieux, et manichéen dans sa vision de la réalité. Il n’a pas fait attention aux arguments complexes, aux ombres de la vraie vie. Au contraire, il a complètement rejeté l’ordre établi. Il a voulu tout ou rien. Au contraire, il n’a pas pu concevoir un projet constructif de transition politique pour ses propres activistes et pour le Mexique. Ce fut un mouvement allergique à la prudence, à la tolérance, à l’autocritique, à la négociation, à la rationalité. Jamais par exemple, il ne proposa la création d’un nouveau parti politique, qui aurait certainement pu être formé à ce moment ».

Il est temps que reviennent dans un processus démocratique constitutionnel au sud tous ceux qui en ont été exclus par les gouvernements autoritaires des pays arabes, et au nord tous ceux qui se sont exclus d’eux-mêmes en perdant confiance dans la représentation politique dévoyée de certains pays européens.


[i] http://decolonial-studies.blogspot.com/2011/02/la-caida-de-mubarak-y-la-bancarrota-de.html

[ii] FH Cardoso & E. Faletto, Dependencia y Desarrollo en América Latina, México, Siglo XXI, 1969

[iii] http://www.dissentmagazine.org/article/ ?article=1153