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L’agriculture latino-américaine aujourd’hui

par Jean Bourdariat

samedi 6 juin 2009 par Jean Bourdariat - Mis à jour le mercredi 6 avril 2011

Le système ancien des latifundios et minifundios s’est transformé avec le développement d’un complexe agro-industriel moderne et performant. A ses côté subsiste une économie rurale qui garde une place importante dans l’alimentation des populations, tandis que les travailleurs agricoles se paupérisent de plus en plus. L’intégration de la chaîne de valeur en aval fait dire à certains auteurs que nous sommes passés à un 4ème stade, celui des « agroservices ». L’extension de la mondialisation amène les produits à être transportés vers des marchés toujours plus éloignés. La part de la valeur des produits de l’agriculture qui reste aux exploitants agricoles de la planète diminue considérablement. Elle ne représente plus que 10% du total de la valeur finale des produits.

Part de la valeur ajoutée revenant à chaque acteur

Quelle est la situation de l’agriculture latino-américaine dans le contexte de la mondialisation ? Le Brésil est-il devenu Brésil la « ferme du monde » ? Quelles orientations doit prendre l’agriculture latino-américaine pour faire face aux défis de ce début de XXIème siècle ? En 2005, les Amériques du nord et du sud ont été ensemble les premiers exportateurs mondiaux de grains.

L’élévation du niveau de vie oriente la demande alimentaire vers plus de protéines animales. La tendance est à une augmentation plus rapide de l’exportation de viandes, qui contiennent davantage de valeur ajoutée que les grains. Le Brésil et les Etats-Unis sont à eux deux les premiers exportateurs mondiaux de viande bovine. Les régions agricoles du nord et du sud des Amériques bénéficient de conditions particulièrement favorables : qualité des sols, abondance d’eau, deux récoltes annuelles dans certaines régions (pampa humide), taille des exploitations, compétence technologique et puissance financière des entreprises de l’agro-business, infrastructure de collecte, appui des gouvernements qui soutiennent tous cette économie pourvoyeuse de devises.

Des petits paysans qui restent pauvres

Malgré la concentration incessante de la production par un nombre réduit de moyennes et grandes entreprises agricoles fortement capitalistiques, le nombre de petits paysans en Amérique latine, cultivant des parcelles de moins de 10 hectares, continue à augmenter. Cette évolution est singulière si on la compare à celle des pays développés. En France par exemple, les agriculteurs ne représentaient plus que 3,5 % de la population active en 2002.

Les petits agriculteurs continuent à privilégier les cultures vivrières, ou les cultures commerciales qui nécessitent beaucoup de main d’œuvre (café, mangues, quinoa, …). Certains jouent un rôle important sur les fronts pionniers, avant que les grandes exploitations ne rachètent leurs terres. Le handicap de ces petits exploitants est la concurrence des productions subventionnées des pays industrialisés ou des grandes exploitations de leur pays, ainsi que la difficulté d’accéder aux financements. La spécialisation dans le commerce équitable ou l’agriculture biologique ne concerne qu’un nombre réduit d’exploitations. En moyenne, les deux tiers de la population rurale active occupe un emploi agricole. La proportions d’emplois ruraux dans l’agriculture est la plus forte au Pérou, en Equateur, Bolivie et Brésil. Les travailleurs ruraux occupent le plus d’emplois non agricoles au Costa Rica, République Dominicaine, El Salvador, Panama, Colombie, Mexique.

Les multinationales captent une part croissante de la valeur ajoutée Les entreprises multinationales agricoles jouent un rôle de premier plan. Le groupe Cargill (premier négociant en grains du monde) gère directement des élevages industriels, mais le plus souvent les multinationales signent des contrats avec les exploitants pour la fourniture des intrants en amont et la commercialisation des produits en aval. L’avantage pour ces groupes et de laisser à l’exploitant agricole la responsabilité de la phase de production, la plus risquée en matière climatique et sanitaire.

La concentration des entreprises multinationales agro-alimentaires est elle-même très poussée. Quatre fabricants nord-américains fournissent la moitié des tracteurs au monde. La moitié des ventes de semences est faite par six entreprises. Les semences sont souvent vendues au sein d’un « package » incluant les pesticides et les fertilisants. Trois ou quatre entreprises mondiales maîtrisent les élevages souches de volailles. Pour mieux contrôler la chaîne de valeur, les firmes peuvent s’associer au sein de « clusters » (exemple de l’association Cargill – Monsanto). Dans les dernières décennies, les échanges de produits alimentaires ont progressé deux fois plus vite que la production. Simultanément, les investissements directs (IDE) des entreprises multinationales de l’agro-business ont progressé deux fois plus vite que les échanges, et donc, quatre fois plus vite que la production. Ce phénomène montre le haut niveau de rentabilité attendu du contrôle et de l’intégration de la chaîne de valeur agro-alimentaire par les multinationales.

Le Brésil, ferme du monde ?

Les exportations agro-alimentaires du Brésil, de l’ordre de 10 milliards de dollars vers 1995, ont été multipliée par 5 en 2005, atteignant 50 milliards de dollars. Le Brésil est le premier ou l’un des tout premiers exportateurs mondiaux. Les entrées de devises liées à ces exportations expliquent pourquoi le gouvernement progressiste de Lula a soutenu les agro-exportateurs brésiliens, alors que 1% des producteurs les plus riches détiennent 45 % des terres.

Le Brésil bénéficie d’un immense territoire de 850 millions d’hectares dont 165 millions sont consacrés à l’agriculture. 50 millions d’hectares sont cultivés, 15 millions d’hectares sont plantés et 100 millions d’hectares sont consacrés à l’élevage de 153 millions de têtes de bétail. Chaque année, l’avance du front pionniers conduit à mettre en culture 1 million d’hectares supplémentaires, ce que le Brésil est le seul pays au monde à pouvoir faire.

L’agriculture brésilienne bénéficie d’un atout géostratégique décisif au XXIème siècle : l’abondance de l’eau, avec de fortes précipitations, des cours d’eau nombreux et d’immenses nappes souterraines d’eau douce. Cependant, à l’extérieur du Brésil, des questions sont posées sur les dégâts écologiques causés par l’exploitation agricole intensive. De plus le nombre de paysans sans terres n’a fait qu’augmenter. La concentration de la production a entraîné la fermeture d’un million d’exploitations en 10 ans, presque toutes d’une superficie inférieure à 100 hectares.

Avec les barrières douanières mises en place par les pays du nord, l’agriculture brésilienne a su se tourner vers les pays du sud dont la demande est considérable, en particulier celle de la Chine, de l’Inde, de la Russie ou de l’Egypte. En 2008, le Brésil a obtenu satisfaction de sa plainte à l’OMC contre les pays du nord concernant les subventions aux producteurs de coton et de sucre.

La disponibilité de terre, de grandes exploitations, des conditions climatiques très bonnes, une main d’œuvre bon marché et des usines agroalimentaires modernes, sont effectivement pour le Brésil autant d’atouts pour devenir la « ferme du monde ».

La situation toujours défavorable de l’agriculture familiale

Les agricultures familiales ont peu changé au cours depuis 1980. La concentration de la terre aux mains d’un petit nombre de propriétaires s’est non seulement maintenue, mais accentuée. Un nouveau phénomène est apparu avec le complexe agro-industriel et agro-tertiaire, par lequel la concentration foncière se double d’une concentration de l’industrie et des services en amont et en aval de la production, laquelle capte désormais l’essentiel de la valeur ajoutée de la chaîne agro-alimentaire.

La mono-production destinée à l’exportation est encore et toujours privilégiée par les grands propriétaires, soutenus par leurs gouvernements, pour les devises qu’elle rapporte. Les atouts spécifiques de la région – grandes superficies cultivables, abondance d’eau – conjugués aux immenses besoins alimentaires de la population du globe font que les productions destinées à l’exportation devraient non seulement se poursuivre en Amérique latine, mais aussi augmenter. La priorité donnée à l’exportation a longtemps été soutenue par les bailleurs de fonds et par les économistes qui s’appuyaient sur la théorie de l’avantage comparatif de David Ricardo. Pourtant, il est légitime de se demander si la création de richesses engendrée par l’exportation massive de produits agricoles profite à la population du pays exportateur, ou si elle ne profite qu’aux actionnaires des société exportatrices.

Les petits agriculteurs continuent à être les exclus du système. Avec en plus un facteur aggravant : contrairement à ce qui s’est passé en Europe dans les années 1950 et 1960, les travailleurs agricoles latinoaméricains qui sont exclus des haciendas puis des grandes entreprises agricoles du fait de l’accroissement de la productivité n’ont pas trouvé suffisamment d’emploi dans les villes. Nombre d’entre eux sont retournés dans les campagnes avec leur famille où ils vivent misérablement.

Les prix peuvent-ils être stabilisés et rémunérer correctement l’agriculteur ?

Comme on l’a vu plus haut, plus forte est l’intégration verticale des filières agroalimentaires, plus faible est la part du prix final perçu par l’agriculteur.

Pour contrer cette évolution, des initiatives sont prises localement pour mettre en place des filières courtes de commercialisation. Des réseaux de producteurs ou des commerçants entrepreneurs mettent en place des circuits d’approvisionnements de proximité. Les consommateurs sont motivés par des achats locaux de produits dont la qualité peut être mieux garantie et dont le transport émet peu de CO2. Charvet relève que des filières courtes se sont constituées avec des producteurs installés à la périphérie de grandes villes latino-américaines, voire parfois à l’intérieur même des limites de la ville. L’ « achat local » de produits permet de mieux rémunérer l’agriculteur, de préserver des exploitations et de créer du lien social.

Le commerce équitable est une tentative de filière courte mise en place à l’initiative d’ONGs. Ce type de commerce n’implique que 0,1 % des exploitations et 0,5 % du commerce des produits concernés. Il n’est pas encore aujourd’hui comme une alternative significative. Une évolution intéressante est le rapprochement entre les filières de commerce équitable et d’agriculture biologique, toujours dans l’objectif d’augmenter la part du prix final dont bénéficiera le producteur. Parmi les produits agricoles, les « commodités » (soja, céréales, sucre, coton, …) ne se distinguent sur le marché international que par leur prix. Ce sont des produits « mondiaux ».

D’autres produits mettent en avant les spécificités de la région de production (fruits, vins, fromages, …). Ce sont les produits « géographiques », dont l’appellation caractérise des territoires donnant à un produit sa spécificité, ou représente un savoir-faire local différenciant. C’est le cas des vins pour lesquels s’opposent les vins de cépage aux vins d’origine. Il est intéressant d’observer que les producteurs de vins de Californie, du Chili et d’Argentine se convertissent de plus en plus souvent au système d’appellation d’origine français, qui permet de défendre le prix des produits mieux que celui des vins de cépage.

Comment produire plus pour nourrir la population croissante de la planète ? Comment produire mieux pour préserver les ressources et l’environnement ? Comment consommer mieux pour diminuer la prévalence de l’obésité au nord comme au sud ? Comment mieux répartir les revenus des productions agricoles ? Ces questions sont abordées dans l’article suivant : « Perspectives de l’agriculture latino-américaine d’ici 2050 ».

Pour en savoir plus

Charvet Jean-Paul, L’Agriculture Mondialisée, La Documentation Française, Paris, 2007, 63 p.

Dufumier Marc, Agricultures et Paysanneries du Tiers-Monde, Karthala, 2004, 598p.