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[Echapper au déclin]. 3. Rembourser ou ne pas rembourser la dette ?

par Nicolas Quint

mercredi 13 février 2013

Afin de retrouver les marges de manœuvre financières que notre pays n’a plus, nous explorons différentes pistes : faire défaut ? Prélever une partie de l’épargne des Français ? Faire payer les séniors (après tout ce sont eux qui ont créé cette dette) ? En l’absence de solution miracle, le choix a été fait de garantir le remboursement de la dette coûte que coûte.

Les propos des deux premiers articles peuvent sembler bien sombres. Tous plus ou moins responsables, une génération pour s’en sortir, pas de solution magique. Mais il ne faut pas non plus penser que nous serions sur des rails et que des forces en surplomb nous empêcheraient de prendre notre destin en main. « There Is No Alternative – il n’y a pas le choix », « oui mais le MES [1] et le FESF [2] doivent respecter les traités », « le LTRO [3] laisse à penser que », …. Oui il y a un choix à faire, et il n’est pas sans contrainte. Ce choix doit tenir compte de tout ce qui a été décrit dans les articles précédents, sans fermer le champ des possibles. Ce n’est pas simple au vu du débat politique et médiatique qui oppose les « marchands de rêves ». Il s’agit avant d’un tout d’un choix de société, la « tuyauterie » devant s’adapter ensuite.

Faire défaut

Il faut tout d’abord savoir si l’on essaie ou non de rembourser cette dette à tout prix. Au sein de l’Union européenne, l’idée de ne pas rembourser est inconcevable. Si un abandon de créance a été négocié à propos de la dette grecque, au détriment des détenteurs privés d’obligations émises par Athènes (soit quelques 100 Mds€), les avantages accordés par ailleurs aux banques (recapitalisations, prêts à 1% d’un total de 1.000 milliards d’euros consentis par la Banque centrale européenne aux banques commerciales de la zone) ont largement adouci la douloureuse. La ligne est claire au sein de l’UE : les détenteurs d’obligations d’Etat doivent être remboursés, quel qu’en soit le prix.

L’Argentine est souvent donnée comme l’exemple d’un pays qui a fait défaut sur sa dette et dont l’économie aurait retrouvé son souffle. Oui, l’Argentine va mieux aujourd’hui, mais c’est grâce à la formidable progression de ses exportations agricoles. De plus, la croissance du PIB ces dernières années a été accompagnée par de forts déséquilibres macroéconomiques (inflation élevée, sorties de capitaux). Après le défaut sur la dette, le taux de chômage est passé à 18,3% en 2001 selon la CEPALC [4] (4,5 points de plus que deux ans auparavant) et il faudra sept ans pour que le PIB par tête retrouve son niveau de 1998. Est-ce ce que nous voulons en France ? Nul doute qu’un ajustement « à l’Argentine » ne provoquerait un séisme social dans notre pays.

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Faire payer la dette par les épargnants

Les Français possèdent un encours de Livret A et de Livret de Développement Durable de 350 Mds€, plus un encours d’assurance-vie de 1.300 Mds€. Au total 1.650 Mds€, un montant proche de la dette publique. L’encours total d’épargne des Français serait proche de 2.600 Mds€ (incluant actions, obligations, épargne salariale) et la richesse totale dépasserait 10.000 Mds€ une fois inclus l’immobilier (bâti et foncier).

En se limitant à l’épargne « liquide », on peut imaginer « flécher » l’épargne des Français de façon à ce qu’elle garantisse la quasi-totalité de notre dette. C’est ce qui se passe au Japon dont l’énorme dette publique (plus de 200% du PIB ! contre 90% en France) est presque totalement détenue par les nationaux, assurant ainsi un financement stable et peu cher. Mais la comparaison a des limites : les Français donnent beaucoup à l’Etat, 45% du PIB, alors que les prélèvements obligatoires ne s’élèvent qu’à 28% au Japon, à peine plus qu’aux Etats-Unis : cela veut dire que l’Etat japonais est sous-financé par les impôts et se rattrape en piochant dans l’épargne surabondante des Japonais (d’autant surabondante qu’elle a échappé à l’impôt). Donc, les Japonais les plus aisés, au lieu de payer un impôt, ont une créance sur laquelle l’Etat leur verse des intérêts annuels.

Faire payer les actionnaires

Parmi les épargnants se distinguent en outre les actionnaires. En Europe continentale les plans de sauvetage ont été plutôt tendres avec les épargnants, surtout si on compare avec ce qui a été réalisé aux Etats-Unis. Le gouvernement états-unien n’a pas hésité à nationaliser (puis à faire restructurer violemment) General Motors pour en assurer la survie. Une plainte est en cours aux Etats-Unis de la part d’anciens actionnaires de l’assureur AIG, nationalisé par l’Etat, qui s’estiment spoliés. En France, le gouvernement en est resté à la menace de nationalisation vis-à-vis de Peugeot, après avoir aidé le secteur automobile (prêts, prime à la casse). Un procès du type de celui engagé par les actionnaires d’AIG a peu de chances de se dérouler chez nous, car les actionnaires français auraient peu de chance de gagner ; de plus ils n’ont pas perdu grand-chose, malgré les rodomontades des politiques. Aux Etats-Unis, les actionnaires gagnent outrageusement leur vie quand tout va bien mais ils perdent aussi beaucoup quand tout va mal. En Amérique du nord comme en Europe, c’est l’épargnant/actionnaire, plutôt âgé, qui a été protégé et avantagé au détriment du contribuable, c’est-à-dire tout le monde.

Ne pas rembourser notre dette publique nous entraînerait sur des terrains où l’ensemble des Français perdrait beaucoup, en niveau de vie et en perspectives d’avenir. Comment un prélèvement sur les créances étrangères, sur l’épargne des Français, sur le capital des actionnaires pourrait être justifié pour rembourser une dette dont ces créanciers ou détenteurs de capital ne sont pas à l’origine ? Il n’y a pas d’échappatoire. Nous allons voir dans le quatrième et dernier article que le temps du déni français est passé, que nous devons mettre d’urgence de l’ordre dans notre économie, et cela, seuls les Français peuvent le faire.

Ingénieur informatique de formation, spécialisé dans la hi-tech, Nicolas Quint est désormais conseiller financier pour les PME. Il participe régulièrement aux débats sur l’avenir du modèle français (Blog Libération, Alternatives économiques).

P.-S.

Cet article fait suite à "Rêves et illusions"

Notes

[1] MES : Mécanisme Européen de Stabilité. Le Mécanisme Européen de Stabilité est une organisation intergouvernementale qui dispose d’un capital souscrit par les Etats membres et d’une capacité à emprunter sur les marchés (ce en quoi il remplace le FESF qui était temporaire).

[2] FESF : Fonds Européen de Stabilité Financière. Il s’agissait d’un fonds temporaire, pouvant contracter des emprunts, avec la garantie des États de la zone euro, en faveur d’un pays faisant face à une crise de la dette.

[3] LTRO : Long Term Refinancing Operation. C’est un processus par lequel la Banque centrale européenne met des fonds à disposition des banques à un taux d’intérêt très bas sur une durée de 3 ans. Deux LTRO ont permis d’injecter 1000 milliards d’euros dans 800 banques européennes.

[4] CEPALC : Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (institution dépendant de l’ONU).

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