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[Echapper au déclin]. 2. Rêves et illusions.

par Nicolas Quint

vendredi 25 janvier 2013 - Mis à jour le mercredi 13 février 2013

Peut-on effacer trente ou quarante ans d’accumulations de dette publique, et si oui comment ? Effacer, sans doute pas, mais des pays, peu nombreux, sont parvenus diminuer significativement la dette dans des délais relativement courts, moins d’une génération, comme la Suède et le Canada.

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Au milieu des années 1990 la dette publique suédoise approchait 80% du Produit intérieur brut (PIB). Elle a fortement diminué ensuite, et se situe en 2010 à moins de 40%. La dette publique du Canada est quant à elle redescendue d’environ 60% du PIB à moins de 30%, avant de remonter un peu à partir de 2008. Ces deux pays sont parvenus à ce résultat en menant des politiques économiques vigoureuses, qui ont été au final acceptées par leur opinion publique. La Suède a totalement refondé son système de pensions avec la mise en place d’une retraite notionnelle (« à points ») sous l’égide d’un régime unique, garant d’une meilleure transparence (information annuelle claire via une lettre orange reçue par tous les bénéficiaires) et d’une meilleure cohésion entre les citoyens. Un bémol toutefois sur ces exemples : le Canada et la Suède ont bénéficié d’une conjoncture mondiale favorable pour se réformer (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui) et ont usé (notamment le Canada) du taux de change de leur monnaie (ce qui est impossible au sein de la zone euro et difficile pour l’euro vis-à-vis des autres monnaies).

En France, le débat semble tourner autour de solutions dont leurs défenseurs savent au fond d’eux-mêmes qu’elles ne marchent pas, ou font preuve d’un aveuglement idéologique. Commençons par examiner les arguments des illusionnistes. Nous verrons ensuite les options plus réalistes.

Les illusionnistes.

- Les tenants du serrage de ceinture : le peuple en a bien profité, on a trop accordé de droits, de vacances, de salaires élevés, serrons-nous la ceinture, tout ira mieux. Cette solution est notamment prônée par les conservateurs, par les Allemands (pour des raisons que nous verrons) et par une majorité de dirigeants économiques français.
- Les tenants de la relance keynésienne : je cite Keynes à contrecoeur car la pensée de cet immense économiste ne peut être réduite au « multiplicateur keynésien » invoqué ici et là, en oubliant au passage les conditions de son bon fonctionnement. Ses apôtres militent pour une politique de la demande : il suffit de réinjecter un maximum d’argent dans l’économie (grands travaux, emplois aidés, investissements dans l’énergie verte, …) et tout va aller mieux. Cette politique est prônée par les partis socialistes (ou socio-démocrates) et écologistes (en France en tout cas).
- C’est la faute des immigrés, ils prennent le travail des Français, des Hollandais, des Espagnols … Pour ceux qui associe le nombre de chômeurs avec le nombre d’immigrés, l’équation est vite posée : coupons les vivres aux immigrés, ils s’en iront et cela résorbera le déficit de la Sécurité sociale. Raisonnement simpliste, démenti par tous les faits mais accrocheur pour les populations les plus frappées par le chômage (notamment celui des hommes) : la carte du vote en faveur de Marine Le Pen en mai 2012 coïncide assez bien avec la carte des zones les plus affectées par le sous-emploi.
- Il faut prendre aux riches : La stigmatisation d’un groupe de population, même basée sur un critère extrinsèque, est inquiétante. Y-a-t-il eu, y-a-t-il encore des patrons voyous ? des financiers voyous ? Oui. Doit-on pour autant passer tout le secteur au pilori ? Pas plus qu’il ne faut stigmatiser l’ensemble de la population d’origine maghrébine pour quelques règlements de comptes entre dealers de minorité « visibles » que les médias se plaisent à mettre en scène. Les inégalités ont augmenté de manière significative aux USA : la progression des revenus et du patrimoine s’est concentrée sur 1% de la population, et plus encore sur 0,1% des individus. S’il a été plus faible, le même phénomène de concentration s’est produit en France. C’est un problème de justice qu’il faut régler, pas un problème économique. Spolier 30 ou 40.000 personnes (les 0,1%) résoudrait-il les problèmes de la France ?
- Les natalistes : nous avons accumulé une si grosse dette qu’il faut renforcer la politique nataliste, que les Français fassent beaucoup d’enfants, ainsi la dette sera moins lourde pour chacun d’eux. Pour les tenants du natalisme, la France est dans une meilleure situation que l’Allemagne, où à l’inverse, les générations futures seront moins nombreuses pour supporter le remboursement de la dette. Une telle politique n’est-elle pas une fuite en avant ? Les enfants doivent à leur tour faire encore plus d’enfants pour régler le problème de la dette que l’on fait passer d’une génération à l’autre. On faisait autrefois des enfants pour servir de chair à canon, aujourd’hui, ils seraient des « chairs à dette ».
- Les tenants de la planche à billets : nous n’avons plus d’argent ? Simple, il n’y a qu’à en imprimer, comme le font les États-Uniens et les Britanniques, mais encore plus. Un simple jeu d’écriture et, le temps d’une micro-seconde, on est plus riche de cent milliards. Certains laissent croire qu’entre 1945 (les nationalisations) et 1973 (le vote de la loi Giscard-Pompidou), la France finançait sa dette de façon illimitée et à bas prix auprès de la Banque de France. C’est un raccourci puisque le refinancement était limité et à court terme. Il est par contre vrai que, depuis 1973 et malgré l’abrogation de cette loi en 1994, la Banque de France puis la Banque centrale européenne ont laissé le monopole de la création monétaire aux banques privées : les Etats doivent se financer sur les marchés. Ce choix vise à ne pas laisser le pouvoir de battre monnaie de façon illimitée à des représentants politiques pouvant être aveuglés par une stratégie de court-terme. Imprimer du papier-monnaie comme le font le Royaume-Uni et les Etats-Unis est une solution qui devrait accélérer l’inflation, ce dont ne veulent pas les Allemands qui gardent la mémoire de l’hyperinflation de 1923. Car la confiance dans la monnaie est un bien commun essentiel, une des rares choses qui n’ait pas été « rayée » par la crise. Si cette confiance disparaissait, c’est la structure économique et sociale qui s’effondrerait.
- Les démondialisateurs : la crise, c’est la faute des autres pays, des Chinois qui ne jouent pas le jeu, faisant travailler les enfants et les adultes comme des esclaves, sous-évaluant leur monnaie, le yuan, quasi indexée sur le dollar. Haussons les barrières douanières, comme avant (encore oublient-ils que le monde a déjà été aussi ouvert que de nos jours) et tout ira mieux. Ils oublient également qu’il est des productions que nous ne savons plus faire, que des millions de Français travaillent pour l’exportation ou pour des groupes étrangers installés en France (selon l’INSEE, 14% des salariés français, soient deux millions de personnes, travaillent pour des entreprises étrangères), que nous pouvons à nouveau fabriquer certains produits importés mais à un prix plus élevé qu’aujourd’hui, au détriment des moins favorisés de notre société.
- Les tenants d’une Europe unie idéale : la situation est mauvaise, mais l’Union européenne est la première puissance économique mondiale : nous nous en sortirons car ensemble nous serons plus forts. Pourtant les dettes nationales s’additionnent, autant que la force de chaque pays. Les « eurobonds » (euro-obligations) ne seraient-elles qu’une version plus moderne du « les Allemands paieront », comme garants en dernier ressort des dettes italiennes, espagnoles et ... françaises ? L’Allemagne a certes profité de l’euro mais elle a pris sa part du fardeau. Et l’UE peut aussi peser économiquement sans fédéralisme, comme le montre la belle réussite d’Airbus.
- La nouvelle frontière : les difficultés du moment ne sont rien car nous sommes à l’aube d’une nouvelle révolution industrielle, énergétique (énergies renouvelables, gaz de schistes, smart grid) et informationnelle qui va générer des richesses nouvelles telles que les dettes seront remboursées sans problème. On aimerait le croire.
- La décroissance : selon les décroissants, le monde est malade de ses excès, un peu comme la gueule de bois est inévitable après un banquet trop arrosé. La frénésie de consommation est responsable de la crise économique, elle menace le futur de notre planète par l’épuisement des ressources naturelles et le réchauffement climatique. Soyons frugaux et recentrons nous sur l’essentiel pour aller mieux (« il faut privilégier l’être plutôt que l’avoir »). Un discours censé, mais difficile à tenir aux populations des pays émergents qui espèrent se joindre au banquet, et à celles, nombreuses, qui en sont écartées.

Que font les autres ?

Si la théorie ne suffit pas, l’observation de ce qui se fait ailleurs peut nous donner quelques indications. Les Etats-Unis ont utilisé la planche à billets sans ménagement (quantitative easing) et usé de plans de relance massifs, creusant un déficit public abyssal. Le résultat, une timide relance, n’est pas convaincant. Les Britanniques ont fait de même avec la livre sterling, l’économie a semblé redémarrer, et comme cela n’a pas duré, le gouvernement de Sa Majesté est revenu à une austérité brutale : le royaume d’outre-manche n’est pas dans une meilleure situation que notre pays. Athènes, Madrid, Rome, en pleines cures d’austérité, connaissent des difficultés pires. Les actions bruxelloises, la mise en place progressive de mécanismes « fédéralistes » ont calmé la crise mais rien n’est réglé sur le fond du problème.

Les Islandais s’en sont sortis au prix d’une forte baisse de leur niveau de vie, en ne remboursant pas leurs dettes vis-à-vis des banques étrangères (peut-être la taille du pays et les sommes en jeu, moins élevées, l’ont rendu possible) et en dévaluant massivement la monnaie. La solution est tentante : « faisons comme l’Argentine, ne remboursons plus, les Argentins s’en portent mieux ». Aujourd’hui oui, mais la population a subi un véritable martyr après le défaut sur la dette en 2001 (le taux de pauvreté estimé – les chiffres étant contestés - est passé au-dessus de 50% avant de « retomber » à 25% avant la crise de 2008 pour environ 30% aujourd’hui) ! L’Allemagne s’en sort bien, mais les mauvais esprits relèvent que son succès économique est dû aux minijobs mal payés et aux sacrifices des salariés à la suite de la mise en œuvre des lois Hartz. Pourtant le chômage en Allemagne n’a jamais été aussi bas. Vaut-il mieux des emplois d’une faible qualité pour commencer à travailler, ou pas d’emploi et un long et difficile chemin pour accéder à son premier poste comme chez nous ? Aux Etats-Unis, on laisse plus volontiers le tissu économique réagir lui-même aux à-coups de la conjoncture. Cette fois, l’économie américaine n’a pas réagi aussi bien qu’on l’espérait. Une hypothèse est que les bénéfices économiques de la planche à billets sont allés aux 1% les plus riches. Si ces bénéfices étaient allés aux moins favorisés, les riches plus imposés et les frontières fermées, ça aurait marché. Là encore, je ne crois pas aux solutions magiques.

Chercher les responsables

Faute de blâmer au présent, la tentation est grande de blâmer au passé. Une partie de l’opinion française (il en est de même dans d’autres pays) privilégie la thèse d’un coup de force de la finance mondiale, d’un putsch insidieux d’un quarteron de colonels en costume cravate. Ces considérations pourraient ne pas être dénuées de tout fondement : une étude scientifique récente a montré que 147 firmes multinationales contrôlaient 40% de l’économie mondiale.

Comme il n’est jamais simple de raisonner froidement sur son pays, tournons-nous vers l’Espagne. Ce pays, miné par la folie immobilière, a construit en 2007 plus de logements que les Etats-Unis ! Le « miracle espagnol » de la période Aznar et Zapatero fut un gâchis monumental dont les Espagnols ont cru profiter et qu’ils payent aujourd’hui.

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Ceux qui auraient dû calmer le jeu devant ces chiffres délirants auraient dû être, les politiques. Ce n’est pas à l’ « homme de la rue » de comparer le niveau d’activité de la construction espagnole à celui des Etats-Unis. Mais quel homme politique irait stopper la fête et compromettre sa réélection, et celle de son parti, quand le miracle espagnol fait la une de la presse internationale, quand la croissance n’a jamais été aussi élevée et le chômage aussi faible, quand l’enrichissement semble collectif ? Les banques espagnoles ont prêté sans compter, car les prix de l’immobilier grimpaient sans cesse, les particuliers étaient appâtés par des gains apparemment sans risque : pourquoi auraient-elles cessé de prêter ? Bien sûr les promoteurs ont fait fortune avant de tout perdre, pour les plus imprudents, dans leur faillite. Les particuliers ont acheté sans sourciller des appartements au-dessus de leurs moyens en empruntant sur cinquante ans. Certains pour loger leur famille, d’autres pour avoir « plus grand », espérant revendre avec plus-value quelques années plus tard. Tout le monde a participé au festin. Le secteur de la construction a créé de l’emploi en nombre, tirant les activités de services. Certains en ont profité plus que d’autres (les dirigeants des banques plus que les ouvriers du BTP), certains sont plus responsables que d’autres (les gouvernants plus que l’homme de la rue). Mais la folie a été collective. « You gotta dance till the music stops » . Vous devez danser jusqu’à ce que la musique s’arrête. Celui qui choisit de quitter la fête est le dindon de la farce, mais malheur à celui qui part trop tard . En 2005, un dirigeant de banque qui aurait freiné les prêts immobiliers aurait été licencié, un homme politique qui aurait voulu calmer la folie immobilière aurait ruiné sa carrière, un particulier qui n’aurait pas tenté de spéculer sur l’immobilier se serait fait ridiculiser.

A quoi bon juger le passé ?

La gauche radicale parle de « dette illégitime », dit qu’il faut auditer la dette. La dette serait la conséquence de cadeaux faits aux plus aisés par les gouvernements précédents. A quoi un audit peut-il aboutir s’il cherche des responsabilités parmi des représentants politiques élus démocratiquement ? C’est une multitude de décisions qui, pendant des dizaines d’années, a entraîné des dépenses publiques excédant les ressources : les réductions d’impôts en faveur des plus aisés, l’indemnisation du chômage parfois trop généreuse, les dysfonctionnements du système des retraites, les investissements inutiles (les 30.000 ronds-points), la politique familiale, le coût de la défense nationale, etc.

Les gouvernements ont été exagérément dispendieux, mais la plupart des citoyens qui les ont élus n’ont jamais exigé d’eux, avant tout, une bonne gestion. Nous en sommes tous responsables et nous devons collectivement en prendre conscience plutôt que d’engager une querelle stérile, inutile et sans fin. D’ailleurs le taux de prélèvements obligatoires (la part des revenus prélevés en charges sociales, taxes ou impôts) a peu varié en France entre 1985 (42,5%) et 2011 (43,9% - 44,5% estimés en 2012) avec un pic en 1999 (44,9%) et un point bas en 1992 (41,4%), respectivement sous les gouvernements de Lionel Jospin et d’Edith Cresson. Ce taux a baissé de 1,6 points entre 1999 et 2002 (gouvernement de Lionel Jospin), et légèrement augmenté sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy après une baisse initiale de 1,4 points (la fameuse loi TEPA). La plus forte hausse (1,5 points en 2 ans) est le fait du gouvernement d’Alain Juppé. Ceci montre que le volume général des impôts et charges sociales (à ne pas confondre avec leur utilisation) fait l’objet d’un consensus entre la droite et la gauche. La gauche et la droite ont toutes deux été dispendieuses. La gauche et la droite ont toutes les deux pris des décisions de libéralisation de l’économie, de privatisation ou de baisses d’impôts pour les plus riches, il suffit pour s’en assurer de faire un retour sur les années de Bill Clinton, Lionel Jospin (voir l’affaire emblématique de la « cagnotte ») , Nicolas Sarkozy, Pierre Bérégovoy et de Tony Blair.

La droite pointe les dépenses d’investissement et de fonctionnement : l’Etat consacrerait beaucoup trop aux dépenses de fonctionnement (le salaire des fonctionnaires), pas assez aux investissements qui préparent l’avenir (la fameuse "R&D"). Un investissement doit générer un bien "durable", tangible (une usine) ou intangible (une innovation), dont la valeur économique est supérieure à son coût. Mais on ne sait évaluer ni le coût de vingt ans de scolarité ni le résultat : comptablement il ne s’agit pas d’un investissement alors que la construction d’un lycée en est un. Fabriquer un missile dont on ne sait pas s’il sera un jour lancé est un investissement. Le salaire d’un enseignant qui forme de futurs ingénieurs est un coût de fonctionnement.

Selon ces règles, le secteur public ne consacre que 60 Milliards d’€ à l’investissement soit 6% de son budget global. Les collectivités locales réalisent les deux tiers de ces investissements (routes, collèges, lycées, médiathèques notamment). La droite et les milieux patronaux, regardant le fonctionnement de l’Etat comme s’il était une entreprise, trouvent que c’est insuffisant. Pourtant une bonne partie des frais de fonctionnement de l’Etat peuvent être vus comme des investissements : ainsi, la justice ou la police ne sont pas directement productifs mais l’ordre et la sécurité sont les conditions d’une bonne productivité et d’un environnement propice pour les affaires. L’éducation est un investissement dans la productivité future. La culture participe au rayonnement français et peut être vue comme un investissement qui aura des retombées pour le tourisme ou l’industrie cinématographique.

Des responsabilités existent mais elles sont souvent partagées, parfois le fruit de gouvernants lâches (ou ignorant le long terme ce qui revient au même) mais démocratiquement élus et les électeurs sont, par conséquent, aussi responsables. A quoi bon un tribunal pour juger le passé, qui ne résout en rien les problèmes présents et à venir. Il n’est plus temps de regarder en arrière mais bien de nous tourner vers notre avenir, ce que nous faisons dans le prochain article de cette série.

Ingénieur informatique de formation, spécialisé dans la hi-tech, Nicolas Quint est désormais conseiller financier pour les PME. Il participe régulièrement aux débats sur l’avenir du modèle français (Blog Libération, Alternatives économiques).

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