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Les Fleuves Profonds, de José Maria Arguedas

2011 : centième anniversaire de la naissance d’Arguedas

vendredi 25 novembre 2011

L’Apurimac et le Pachachaca

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Fleuves profonds

Faisons d’abord la connaissance des deux fleuves qui donnent son titre au roman et dont le cours suit le récit d’Ernesto, enfant de 14 ans, narrateur du livre de José Maria Arguedas. Le rio Apurimac naît entre Cuzco et Arequipa. Célèbre pour son profond canyon, il est l’un des constituants importants de ce qui devient l’Amazone en aval.

“Le voyageur se trouve subitement devant le fleuve. Le grondement des eaux, la profondeur de l’abîme poudreux, les jeux de lumière de la neige lointaine et les rochers qui brillent comme des miroirs réveillent dans sa mémoire ses souvenirs les plus primitifs, ses rêves les plus anciens. Il captive les enfants, leur fait pressentir des mondes inconnus. Les panaches des bois de carrizo s’agitent au bord du fleuve. Le courant avance à l’allure d’un grand cheval sauvage.”

Apurimac. Le nom de ce fleuve signifie « Dieu qui parle ». La ville d’Abancay où se déroule le récit est située un peut en amont du confluent entre l’Apurimac et l’autre fleuve du récit, le Pachachaca, fameux pour son vieux pont colonial :

“La rivière, le terrible Pachachaca, apparaît soudain en un tournant plat, en bas d’un précipice où ne poussent que des liserons bleus et où viennent se reposer les grands perroquets voyageurs qui s’accrochent aux lianes et s’appellent à grands cris à travers l’espace. On dirait un fleuve d’acier fondu, bleu et souriant malgré sa solennité et sa profondeur.

Debout sur le rebord du grand pont, appuyé à l’une des croix de pierres qui dominent la pile centrale, je le contemplais.

Oui ! Il me fallait être semblable à cette rivière imperturbable et cristalline, semblable à ses eaux victorieuses. Comme toi, Pachachaca, beau cheval à la crinière brillante, éternel et indomptable, qui avances le long du plus profond des chemins.”

L’auteur - narrateur

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Ce roman s’inspire des souvenirs d’Arguedas enfant. L’auteur et le narrateur ne commencent leurs études qu’à 14 ans. L’auteur a perdu sa mère très tôt à deux ans. De sa mère, le narrateur ne parlera pas : on comprendra en creux qu’elle a donné à Ernesto son sang indien, alors que son père a les cheveux et une barbe blonds. Le père du narrateur, comme celui de l’auteur, abandonne l’éducation du petit enfant à des familles qu’il haïra. Il ne trouvera de réconfort qu’auprès des alcades indiens don Maywa et don Pusa qu’il appelle « ses protecteurs ».

Dans le roman, le père d’Ernesto est un avocat errant, à la recherche d’un client et d’une cause, avec lequel « il connut plus de deux cents villes et villages ».

“Les maisons que mon père louait était les moins chères du quartier du centre : sol de terre battue, murs de torchis nus ou badigeonnés d’argile. Une lampe à pétrole nous éclairait. Les pièces étaient grandes. Les musiciens se mettaient dans un coin. Les harpistes indiens fermaient les yeux pour jouer. La voix de la harpe semblait naître de l’obscurité qu’elles ont dans le corps ; et le charango formait un tourbillon qui gravait dans la mémoire les paroles et la musique des chants.

Mais quand les détails d’un village commençaient à faire partie de la mémoire, mon père décidait de changer d’endroit”.

L’univers enchanté d’Ernesto

Ernesto est doué d’un sensibilité aigüe « clarividiente » :

“J’étais très sensible à l’intention que les gens mettaient dans leur voix : je comprenais tout. J’avais grandi parmi des personnes qui se haïssaient entre elles, tout en me détestant et elles ne pouvaient pas toujours brandir des gourdins, se battre ou exciter les chiens contre l’ennemi. Elles recouraient aussi aux paroles qui sont un venin, doux ou puissant.”

Pour Ernesto, les années d’errances d’ouest en est et du nord au sud du Pérou vont s’achever en même temps que son enfance. Son père ne le lui a pas dit, ils passent leur derniers jours ensemble à Cuzco où ils saluent un oncle, grand propriétaire richissime, avare et bigot, avant de se rendre à Abancay, petite ville où Ernesto sera remis entre les mains des pères d’un collège religieux.

Ernesto partage avec les indiens un univers enchanté avec ses divinités incasiques, les forces de la nature, les animaux qui semblent posséder un esprit, les roches, les fleuves, les montagnes, tous êtres vivants qui chantent, communiquent en transmettant leurs vibrations au passant qui sait entendre.

Dans son univers, les pierres du palais de l’Inca Roca à Cuzco parlent et bougent. Elles n’ont ni angle droit, ni ligne droite. Selon le père d’Ernesto, les incas savaient transformer les pierres en argile. Les roches renvoient un écho diffus qui semble naître dans la poitrine même du voyageur écrasé par le silence. On dit que les murailles de la forteresse de Sacsayhuaman dévorent les enfants. Les serpents sculptés sur la porte du palais de Huayna Capac se tortillent. La musique de la Maria Angola s’élève depuis le clocher de la cathédrale dont la nef abrite Notre Seigneur des Tremblements de Terre, et s’entend jusqu’à 5 lieues de Cuzco. Doña Maria Angola avait donné une demi tonne d’or du temps des incas pour qu’elle soit fondue avec le métal de la cloche, ce qui lui donne son chant très particulier. On dit que dans les villages indiens, on fondait avec la cloche de l’or, de l’argent et de la graisse humaine.

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La cathédrale de Cuzco

Le masque tragique des indiens

Elevé par des indiens et avec eux, le narrateur d’Arguedas décrit avec une puissance extraordinaire le sort qui leur est fait :

“Les péones se traînent à genoux dans la chapelle des haciendas. Les pères franciscains leur font chanter des hymnes tristes. Les péones gémissent, la bouche collée au sol, et sanglotent pendant des heures.”

Antéro, un collégien plus grand qu’Ernesto, pour qui il fabriquera un zumbayllu, une toupie ensorcelée, lui dit :

“Quand on est petit et qu’on entend les grandes personnes pleurer comme çà, le cœur se serre, la nuit est noire, et on est oppressé pour toute sa vie.”

Les métis d’Abancay

Les péones vivent dans le village misérable de Patibamba, appartenant à l’Hacienda qui enserre Abancay. Les grands propriétaires résident dans leur grandes villas qu’on aperçoit tout au bout d’une longue allée fleurie. Les autorités, les commerçants, certains propriétaires et des familles ruinées vivent dans les bons quartiers d’Abancay. Il n’y avait en ville qu’un seul quartier gai, Huanupata, dont le nom signifie « tête du dépotoir ». Là vivaient les métis, les employés, gendarmes, hommes de peine. On trouvait là les chichérias, où on buvait et on dansait avec les métisses au milieu de nuages de mouches. Ernesto s’échappait du collège pour écouter les joueurs de harpe et de violon et les chanteurs de huaynos.

Un jour les femmes se révoltent car « la compagnie » a cessé de distribuer le sel. Arguedas décrit l’épopée de la formidable Doña Félipa, la chichéra bien connue, qui à la tête d’une meute de femmes déchaînées, écarte tout sur son passage, brave les coups de feu, neutralise les gendarmes et enfonce les portes de la compagnie du sel. Des balcons des belles maisons de la ville tombent des injures : « voleuses ! excommuniées ! prostituées ! saletés ! ». Ernesto suivra les chichéras et hurlera avec elles jusqu’au bout, ce qui lui vaudra d’être fouetté par le père directeur et d’être consigné au collège. Doña Félipa organise le partage du sel, puis toute la colonne se rend comme en procession vers le hameau de Patibamba pour donner le sel aux peons de l’hacienda. Les peons se terrent au fond de leurs cahutes, et commencent par refuser le sel que les chichéras leur apportent. Puis les femmes viennent timidement recevoir le sel et repartent en courant vers leur maison où elles s’enferment avec leurs enfants. Quelques heures plus tard, les soldats viendront récupérer le sel volé, accompagnés du père directeur. Celui-ci prononcera devant les peons rassemblés par le majordome un sermon, sorte d’exorcisme, mémorable d’émotions qui submergent les indiens comme le père lui-même. Ernesto nous le raconte :

La religion, auxiliaire génial et manipulateur de la domination des puissants

Impitoyable avec les indiens, le Dieu des pères est bienveillant avec les enfants du collège :

“Nous il ne veut pas nous faire pleurer à torrents, se disait Ernesto ; il ne veut pas que notre cœur s’humilie, qu’il tombe à terre parmi les vers … nous, il nous éclaire, il nous élève jusqu’à nous confondre avec son âme …” Mais à la fin du roman, après la débacle, quand tous les enfants quittent le collège et que le père directeur le soupçonne d’avoir volé les deux pièces d’or données par son camarade Palacios, le pur et clairvoyant Ernesto verra les angoisses dans les yeux troubles du prêtre :

“Des siècles de soupçons, de craintes, de châtiments à infliger pesaient sur le prêtre. Je sentis la brûlure du mal.”

Le zumbayllu

Le collège de la province est à la fois un havre et une prison. Arguedas raconte les amitiés, les provocations, les secrets, les envies, les bagarres, les codes, les découvertes. Ernesto fait partie des « petits », il est l’étranger, le métis. Mais il montre une force intérieure que les plus grands perçoivent et qui lui permettent d’être respecté. Les caractères sont typés : Valle le galant précieux, Lleras le champion de saut à la perche, Geraldo le fils du commandant, Añuco l’orphelin recueilli par les pères, Antéro qui hésite encore entre l’enfance et l’adolescence, Palacios le seul indien qui joue des haynos, frère Miguel, le religieux noir qui devra quitter le collège après une provocation.

Les grands guettent les jeunes filles de famille, qui elles rêvent de militaires. “Les officiers se campaient solidement sur leurs jambes, comme s’ils n’étaient pas nés de la terre, mais que la terre fut née d’eux.”

Le cœur pur d’Ernesto s’indigne : « vous guettez les filles comme des chiens », et exprime un amour idéal et impossible : “Si je pouvais leur écrire, mon amour s’écoulerait comme une rivière cristalline, et ma lettre serait un chant qui va à travers le ciel jusqu’à sa destinataire. Ma belle fleur, cesse de fuir, arrête-toi ! Je t’apporte un ordre du ciel : il t’ordonne d’être ma bien-aimée”.

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Dans l’univers enchanté des collégiens, le zumbayllu, la toupie, permet de communiquer à distance. Il est très difficile de lancer et de parvenir à faire tourner le zumbayllu sur sa pointe. Antéro fabrique un zumbayllu sorcier pour qu’ Ernesto envoie un message à son père.

“Antéro le lança très haut. La toupie se posa sur l’un des pavés ronds de la cour et se mit à chanter dans l’aigu ; le bourdonnement gagna en intensité ; il vous pénétrait l’oreille comme un appel monté de notre sang mère.”

Mais le zumbayllu sorcier perd sa force car frère Miguel l’a bénit. Heureusement il reste à Ernesto son premier Zumbayllu.

“Je le ferai danser sur une pierre du Pachachaca. Son chant se mêlera dans le ciel à la voix de la rivière, elle arrivera à ton hacienda, aux oreilles de tes péones, descendra dans leur cœur innocent que ton père n’arrête pas de fouetter pour qu’il ne grandisse jamais, pour qu’il reste petit comme un cœur d’enfant.”