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Les performances économiques comparées de la France et de l’Allemagne

vendredi 6 août 2010 par Jean Bourdariat - Mis à jour le vendredi 14 décembre 2012

1. Une France fragilisée.

Depuis l’instauration de la CECA en 1951, le marché commun, puis l’Union Européenne ont donné l’exemple en matière de réduction des barrières commerciales tant sur le marché intérieur que dans le commerce avec les pays des autres régions du monde. En 60 ans, le volume de commerce de biens de la France et de l’Allemagne a été multiplié par un facteur à 3 chiffres : une croissance plus rapide que celle du commerce mondial de 1949 à 1969, puis au même niveau de 1969 à 1989, avant de ralentir et croître moins vite que le commerce mondial depuis 1990. Le commerce des services a augmenté plus rapidement depuis 2000.

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Sur toute la période, la balance française des échange de marchandises a été structurellement déficitaire (sauf au cours de la seconde moitié des années 1990), tandis que la balance allemande était structurellement excédentaire. Depuis 2000, les balances commerciales des deux pays évoluent de manière divergente : accélérations de la croissance de l’excédent allemand et de la croissance du déficit français. Parallèlement, l’excédent de la balance française des services se réduit, tandis qu’en Allemagne, c’est le déficit qui se réduit. La balance des paiements françaises est déficitaire depuis 2005. Depuis 2002, l’excédent de la balance allemande des paiements va de record en record.

Le commerce extérieur de la France perd pied depuis 2000, tandis que les entreprises allemandes tirent tous les bénéfices possibles du libre-échange. Pourtant, la France et l’Allemagne devraient en théorie bénéficier toutes deux de leur taux d’ouverture commerciale qui est très élevé.

Mais depuis 12 ans, la compétitivité relative française, péniblement obtenue par la désinflation compétitive des années 1980 puis par l’arrimage du franc au mark dans la perspective du passage à l’euro, s’est dégradée. Les politiques menées par les gouvernements de gauche ou de droite ont entraîné une augmentation du coût horaire du travail de 40 % en France contre seulement 14,6 % en Allemagne. Même si la France est un investisseur important à l’étranger, les IDE (investissements directs des entreprises à l’étranger) allemands ont toujours été supérieurs, notamment dans le domaine industriel, le seul qui peut influencer positivement le solde commercial. Bien que les IDE entrants en France se soient portés d’abord sur l’industrie, les entreprises acquises ont eu tendance à moins exporter, leurs activités de recherche réalisées sur le territoire national se sont réduites, tandis que les entreprises allemandes ont investi pour maîtriser des chaînes de valeur complètes.

La réduction du temps de travail en France (les 35 heures) en 1998 n’a pas suscité les créations d’emploi attendues, et a provoqué un bond de la productivité. Peu d’années après, le gouvernement social-démocrate allemand lançait à l’inverse de la France une politique économique de rigueur qui visait à limiter les salaires. Alors que la France augmentait année après année le pouvoir d’achat du SMIC, le gouvernement allemand refusait l’introduction d’un salaire minimum. L’éventail des salaires s’ouvrait en Allemagne, alors qu’il se réduisait en France. Le taux moyen de marge des entreprises françaises, proche (environ 33 %) de celui des entreprises allemandes il y a 20 ans, est resté étal depuis, tandis que le taux de marge allemand augmentait considérablement, à plus de 40 % en 2007. Le taux de marge des entreprises en France est le plus bas d’Europe.

Malgré un système de concurrence identique, les politiques publiques menées ont favorisé en France le progrès du pouvoir d’achat en l’absence de gains de productivité, incitant les grands groupes du CAC40 à investir à l’étranger plutôt qu’en France pour atteindre un niveau de marge comparable aux meilleurs. L’affaiblissement de la production nationale non seulement de biens mais aussi de services a conduit à un affaiblissement des positions exportatrices et a incité les français à consommer de plus en plus de biens importés. Il en est résulté un ensemble de déficits, dont celui de la balance des paiements et celui du secteur public, qui n’ont pas permis au pays d’être prêt autant qu’il aurait dû l’être à faire face à la crise financière et économique qui a éclaté en octobre 2008. Au premier semestre 2010, ces déficits sont plus élevés que jamais. On le sait maintenant, le redressement des comptes de notre pays va demander de longues années.

2. La démarche choisie pour cette étude

Nous cherchons à comprendre comment la France, qui a longtemps bénéficié à plein de l’élargissement de ses marchés qu’a permis le marché unique européen, semble perdre pied depuis une dizaine d’années. Pour cela nous avons extrait des bases de données statistiques d’organismes officiels [1] des informations historiques – sur la période de temps écoulée depuis le lancement du marché unique – et comparatives – entre la France et l’Allemagne.

A. Rappel des étapes du marché unique européen

Si l’OMC critique généralement les accords commerciaux régionaux pour leur préférer des accords commerciaux mondiaux, elle reconnaît que le marché unique européen est un succès et un exemple en matière de libre-échange, et un fort encouragement pour l’OMC à poursuivre ses efforts pour supprimer les entraves au commerce mondial [2]. En effet le marché intérieur des pays de l’Union Européenne est la traduction à grande échelle (depuis l’élargissement de l’UE en 2007, près de 500 millions d’habitants sont concernés) du principe libéral d’ouverture commerciale. Le marché unique européen a été réalisé en suivant trois grandes étapes [3].

1. En juillet 1968, l’instauration d’une union douanière fait disparaître les droits de douanes pour les échanges entre les pays de la communauté. De ce moment, les pays concernés appliquent un tarif extérieur commun pour les droits de douanes.

2. En 1986 est adopté l’Acte unique européen qui fixe l’objectif d’achever le marché intérieur pour le 1er janvier 1993. En effet au-delà des seuls tarifs, une multiplicité de barrières non tarifaires s’étaient maintenues depuis la mise en place de l’union douanière. Entre 1986 et 1993, il a fallu faire adopter 280 nouvelles lois [4] pour abolir les barrières non tarifaires et ouvrir vraiment les marchés nationaux.

3. En 1992, le traité de Maastricht institue l’ « Union Européenne », avec un ensemble de règles visant à harmoniser la politique extérieure et à passer progressivement (pour un certain nombre de pays) à une monnaie unique.

B. Comment lire ce dossier

Dans une première partie, nous présentons et commentons des données relatives au commerce de biens et de services sur longue période, jusqu’à 60 ans lorsque les données sont disponibles, soit de l’après-guerre jusqu’aujourd’hui. Nous mettons en évidence les ressemblances et différences en matière de commerce entre la France et l’Allemagne. Nous verrons que la France a bénéficié du libre-échange qui a été instauré en Europe et dans le monde, mais l’Allemagne plus encore. Dans une seconde partie, nous cherchons à comprendre pourquoi la France a moins bénéficié que l’Allemagne du libre-échange, alors que les règles du commerce international –celles du marché commun et celles de l’OMC – sont identiques pour les deux pays. Nous aborderons ainsi les aspects suivants : compétitivité, investissements directs étrangers, politique économique, comportement des entreprises.

3. Données macroéconomiques

A. L’évolution du commerce de marchandises sur longue période [5]

La Communauté du charbon et de l’acier (CECA) voit le jour en 1951, le traité de Rome est signé en 1958, l’union douanière en 1968. Le commerce international de marchandises de la France et de l’Allemagne augmente à un rythme soutenu, un peu plus rapidement pour ce dernier pays.

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Graphique 1. 60 ans de commerce de marchandises France & Allemagne

Comparons l’évolution du commerce de la France et de l’Allemagne avec le commerce mondial en découpant en trois temps la période de 60 ans allant de 1949 à 2009.

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Tableau 1. 60 ans de croissance du commerce mondial

Dans la première période de 20 ans, le commerce de la France est multiplié par 6 et celui de l’Allemagne par 12 (importations) ou 25 (exportations), bien au-delà du commerce mondial dont la valeur est multipliée par 4,6. Quelle est la part du rattrapage d’après-guerre et celle de l’effet des premiers accords commerciaux de l’Europe des 6 ? Au cours de la période 1949-1959, le commerce de la France double en valeur, soit le même rythme que celui de l’accroissement du commerce mondial. On n’observe aucun effet de rattrapage sur le commerce de la France. L’effet de rattrapage est manifeste pour l’Allemagne en revanche, avec des exportations multipliées par 9 en 10 ans et des importations multipliées par 4.

Dans la période 1959-1969, l’effet de la mise en œuvre des accords commerciaux de l’Europe des 6 est bien visible. Alors que la valeur du commerce mondiale est multipliée par 2,3 en 10 ans, les exportations de la France et de l’Allemagne progressent plus rapidement et sont multipliées par 2,7, tandis que les importations le sont par 3,4 (France) et 2,8 (Allemagne).

Dans la période suivante de 20 ans (1969-1989), le commerce mondial s’accroît à un rythme accéléré : sa valeur est multipliée par 11 en 20 ans (mais ce fut une période de forte inflation : le rythme en volume est inférieur). L’effet de l’Union Douanière (1968) et de l’acte unique européen n’apparaissent pas dans les chiffres du commerce européen, puisque les exportations et les importations de la France et de l’Allemagne augmentent à peu de choses près au même rythme que le commerce mondial.

Le ralentissement relatif du commerce de la France et de l’Allemagne est encore plus manifeste dans la période suivante allant de 1989 à 2009 : le commerce international de la France et celui de l’Allemagne triplent approximativement en 20 ans tandis que le commerce mondial quadruple. C’est pourtant au début de cette période que se met en place le marché intérieur et qu’est signé le traité de Maastricht. Pourrait-on en conclure qu’alors que le libre-échange se généralise au plan mondial, favorisant la convergence des dispositifs tarifaires des nations et des régions, l’union douanière européenne perd de sa spécificité ?

B. L’évolution du commerce des services

Le commerce des services de chacun des deux pays s’est fortement accéléré depuis 2002, plus pour l’Allemagne que pour la France. Le commerce allemand des services est toujours déficitaire, mais l’ampleur du déficit s’est considérablement réduite [6].

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Graphique 2. 20 ans de commerce des services France & Allemagne

Le commerce français des services est toujours excédentaires, mais à l’inverse de l’évolution allemande, l’excédent est grignoté année après année.

C. L’évolution comparée du commerce de la France et de l’Allemagne

Malgré leur proximité géographique et l’intensité de leurs échanges économiques, le commerce international de la France et de l’Allemagne n’évolue pas de manière semblable. Sur longue période, le commerce allemand de marchandises est toujours excédentaire, alors qu’il est généralement déficitaire pour la France (un léger excédent est dégagé de 1995 à 2000), ce que montrent les deux graphiques suivants qui couvrent à eux deux les cinquante années allant de 1960 à 2009.

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Graphique 3. 25 ans de commerce 1960-1984
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Graphique 4. 25 ans de commerce 1984-2009

L’Allemagne a su, mieux que la France, profiter des avantages offerts par le libre-échange pour développer ses exportations de marchandises. La position dominante de l’industrie allemande a été acquise dans les premières années de l’Europe des 6. Elle n’a jamais été remise en question par la suite, jusqu’aujourd’hui où certains pays européens, dont l’économie est affaiblie par la crise, font porter à la politique exportatrice de l’Allemagne la responsabilité de leurs propres déficits. Le graphique des balances commerciales de marchandises comparées montre le déficit structurel français : on observe sur près de 50 ans trois périodes où les soldes commerciaux des deux pays évoluent parallèlement, suivis de trois périodes où il y a divergence. Une explication de la divergence des deux premières périodes (entourées en blanc) est que les exportations françaises n’ont pas bénéficié de l’afflux de pétrodollars consécutifs à l’augmentation forte, à deux reprises, des prix du pétrole. L’écart qui apparaît entre les balances commerciales des deux pays après 2000 est considérable, et croissant, alors que les règles pour le commerce extérieur sont identiques. Dans la suite du présent dossier, nous rechercherons une explication à cette évolution défavorable pour la France.

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Graphique 5. Balance commerciale de marchandises

Le déficit commercial français a été traditionnellement compensé par une balance des échanges de services excédentaire, comme le montrent les données de l’OCDE ci-après :

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Tableau 2. Balance des échanges de services

L’excédent français s’accroît jusqu’en 2000 – une progression de 30 % en cinq ans – mais il diminue ensuite pour revenir en 2007 à un niveau proche de celui de 1995. Le déficit allemand de la balance des services suit une évolution inverse. Ainsi l’écart entre excédent français et déficit allemand, qui était de 75 milliards de dollars américains en 2000, se réduit à 60 milliards en 2007. Au cours des 10 dernières années (1997-2007), les importations de services de la France et de l’Allemagne ont doublé. En revanche les exportations de services de la France ont moins augmenté que celles des pays de l’OCDE et de l’Allemagne, comme le montre le tableau suivant [7] :

L’évolution récente contradictoire du commerce de la France et de l’Allemagne dans les années récentes est parfaitement illustrée par le graphique suivant qui représente la variation du solde commercial (exportations - importations) des biens et des services :

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Graphique 6. Balance commerciale Biens & Services

Le solde commercial impacte directement la balance des paiements : l’excédent structurel de la France fait place à un déficit, et inversement pour l’Allemagne .

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Graphique 7. Balance des paiements

D. L’évolution des PIB

En toute logique, l’évolution favorable ou défavorable de la balance commerciale devrait avoir une influence sur la variation des PIB des pays. Paradoxalement il n’en est rien. Alors que la progression des PIB de la France et de l’Allemagne est très proche depuis 1970, le PIB français augmente plus vite depuis 2000 que celui de l’Allemagne.

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Graphique 8. Evolution des PIB France & Allemagne

L’impact sur la population de la variation du PIB est significative lorsqu’on examine son évolution par habitant et en parité de pouvoir d’achat, d’autant plus que la population allemande diminue tandis qu’elle continue à augmenter en France [8]).

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Graphique 9. PIB par habitant en PPA

Le graphique ci-dessus [9] révèle que les PIB, évalués par habitant en parités de pouvoir d’achat, ont baissé depuis 1997, de 6,8 % en Allemagne et de 4,2 % en France. Cependant, alors que l’essentiel de la baisse s’est produite en Allemagne avant 2002, c’est après cette date qu’elle n’est intervenue en France, ce qui révèle un découplage plus fort qu’attendu de ces deux pays aussi proches.

E. Conclusion de l’examen des données macroéconomiques

Le libre-échange a permis un accroissement considérable du commerce extérieur des deux pays pendant les 40 années allant de 1949 à 1989 : la valeur courante du commerce extérieur de marchandises a été multipliée par 67 pour la France alors que le commerce mondial était multiplié par 50. Jusqu’en 1969, le développement du commerce a été plus rapide au sein de la communauté européenne, conséquence logique de la mise en œuvre du marché commun. Par la suite, de 1969 à 1989, le commerce extérieur de la France et de l’Allemagne a augmenté au même rythme que le commerce mondial.

Au cours des 20 dernières années, la croissance du commerce extérieur de marchandises de la France et de l’Allemagne a été inférieure à celle du commerce mondial. Leur part dans le commerce mondial a diminué : le libre échange a plus profité au commerce de pays tiers, notamment des pays émergents. Depuis 10 ans, le commerce des services a augmenté fortement, au même rythme que celui des pays de l’OCDE, pour l’Allemagne et la France. Mais celle-ci a perdu des positions fortes qu’elle détenait dans l’exportation de services vis-à-vis non seulement de l’Allemagne, mais aussi des pays de l’OCDE.

Une différence est évidente sur toute la période 1949-2009 : le commerce de biens de l’Allemagne est structurellement excédentaire, et celui de la France structurellement déficitaire. Les exportations allemandes se sont accrues à un rythme accéléré depuis 2000, à l’inverse de celles de la France. L’avantage de la France sur l’Allemagne d’un solde positif des échanges de services s’est peu à peu réduit. La balance française des paiements courants, toujours excédentaire, est devenue négative depuis 2005, à l’inverse de la balance allemande des paiements, devenue excédentaire depuis 2002.

La France, au contraire de l’Allemagne, n’a plus bénéficié des avantages qu’aurait dû lui apporter le libre-échange depuis la fin des années 1990. Nous allons maintenant voir s’il est possible d’identifier les causes de cette évolution défavorable.

4. Recherche des causes

A. Compétitivité

Le degré d’ouverture [10] de l’Allemagne et de la France sont tous deux élevés, même si celui de l’Allemagne est toujours supérieur à celui de la France [11] :

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Graphique 10. Taux d ouverture commerciale France et Allemagne

On pourrait penser, par références aux bienfaits attendus du libre-échange, que cette ouverture profiterait à chacun des deux pays. Mais nous avons vu dans la première partie que leurs balances commerciales évoluaient de façon contradictoire, que la balance des services de l’un augmentait quand celle de l’autre se réduisait, que le PIB français par habitant en parités de pouvoir d’achat baissait plus que celui de l’Allemagne, et que le chômage structurel français s’est maintenu à un niveau élevé. Il y a donc un problème de compétitivité.

Lilas Demmou, du Ministère de l’Economie, analyse les causes de la désindustrialisation de la France, et recense trois grandes causes de celle-ci : l’externalisation d’activités de l’industrie vers les services, une demande qui progresse moins vite que la productivité, et enfin le commerce extérieur.

L’auteur calcule que 13 % des destructions d’emplois sont dues à la substitution de produits importés aux productions nationales, ce qui traduit une insuffisante différenciation de l’offre de l’industrie française. Selon une seconde méthode, Lilas Demmou calcule que de 1980 à 2007, l’accroissement du déficit des échanges de biens a causé une perte de 3,4 % des emplois industriels (soit 870.000 postes de travail) [12]. Selon les deux calculs, les destructions d’emploi se sont accélérées sur la période 2000-2007. Il observe une dégradation des termes de l’échange, avec un accroissement de la valeur des importations en provenance des pays émergents.

L’évolution la plus significative, au cours des 12 dernières années, est la divergence de la progression du coût horaire du travail. Sur cette période, le coût horaire du travail augmente de 40% en France, contre seulement 14,6 % en Allemagne. Il y a 12 ans, le coût horaire du travail en France était plus avantageux (8% de moins) qu’en Allemagne. C’est désormais l’inverse, puisque ce coût est désormais supérieur de 12% [13].

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Graphique 11. Cout horaire du travail

Cette évolution divergente des coûts, qui réduit la compétitivité relative de l’économie française, est confirmée par les parités de pouvoir d’achat [14], qui ont augmenté par rapport à la moyenne européenne, tandis que celles de l’Allemagne diminuaient

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Graphique 12. Parités de pouvoir d achat

B. Investissements des entreprises à l’étranger

Les chiffres bruts des flux et des stocks d’IDE entrant semblent corroborer l’idée répandue que la France est une des premières destinations des IDE dans le monde. Les IDE français et allemand ont commencé à s’accroître à la fin des années 1990. La quasi totalité des IDE est en provenance (ou à destination) des pays industrialisés, dont 80 % d’Europe. Les flux d’IDE français, mesurés en pourcentage de la Formation Brute de Capital Fixe, sont toujours supérieurs à ceux de l’Allemagne de 1990 à 2008. Les IDE se partagent à peu près également (en 2003) entre les dotations en capital et les prêts intra-compagnies [15].

La balance des stocks d’IDE établie à partir des données de la CNUCED montre que la France et l’Allemagne investissent toujours plus à l’étranger, l’investissement cumulé de l’Allemagne atteignant le double de celui de la France en 2006.

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Graphique 13. Balance stocks d\’IDE

La balance flux entrants – flux sortants industriels montre que les IDE industriels à l’étranger des deux pays sont toujours supérieurs aux IDE entrants, bien plus pour l’Allemagne que pour la France. L’investissement net industriel allemand à l’étranger s’est remis à croître fortement depuis 2005, mais varie peu pour la France.

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Graphique 14. Balance des Flux d IDE industriels

La balance entre les acquisitions et les cessions d’entreprises a évolué parallèlement pour les deux pays jusqu’en 2000. Une rupture forte apparaît en 2001 : alors que l’excédent des achats sur les ventes d’entreprises s’accélère en France, il s’annule brutalement en Allemagne qui dés lors cède plus d’entreprises qu’elle n’en achète à l’étranger. En 2006, les acquisitions d’entreprises étrangères par les FMN françaises dépassent les cessions de 30 milliards d’US$, et à l’inverse, l’Allemagne cède plus d’entreprises (8 milliards d’€) qu’elle n’en achète. Une telle situation s’est poursuivie en 2007 et 2008. Cet écart est frappant sur le graphique ci-dessous comparant la balance entre les stocks d’achats et de cessions d’entreprise [16].

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Graphique 15. Balance stocks de M & A

Les FMN françaises employaient à l’étranger près de 3.000.000 de salariés en 2006, alors que les FMN étrangères en France en employaient près de 2.000.000. Les FMN françaises privilégient à l’étranger l’investissement dans des entreprises tertiaires, alors que les FMN étrangères ont surtout investi dans l’industrie en France : leur part dans la valeur ajoutée industrielle nationale est passée de 17 à 28 % entre 1993 et 2003. Cependant, la part de R & D produite par les FMN étrangères a diminué d’1/3 en France, alors qu’elle augmentait en Allemagne et au Royaume-Uni.

Les chiffres d’IDE et de fusions-acquisitions montrent le haut degré d’insertion de la France dans l’économie mondiale. Les choix d’investissements des FMN françaises, fortement mondialisées, leur ont été profitables mais semblent avoir été moins profitables au pays, alors que comparativement, les choix d’investissement des FMN allemandes ont contribué au très fort accroissement à la compétitivité de l’industrie allemande et au très haut niveau atteint par le surplus commercial de l’Allemagne.

Les auteurs du rapport du Centre d’Analyse Economique (CAE) sur les IDE français, publié en 2010, s’accordent pour constater que les FMN françaises localisent à l’étranger les activités les plus intensives en emplois, alors que les IDE sortant, très majoritairement tertiaires, ne suscitent pas de création d’emploi en France et qu’un accroissement des IDE sortant conduit à des importations supplémentaires [17].

Au final, les chercheurs du CAE, estiment que les éléments suivants sont une cause d’un contribution défavorable des IDE à la balance commerciale française, alors qu’elle est favorable pour l’Allemagne :
- Fontagné et Toubal constatent que « les entreprises acquises par les groupes étrangers renforcent leurs performances … sauf à l’exportation ». Ils estiment que lors de son intégration dans un groupe étranger, l’entreprise française acquise perd son autonomie d’exportation au profit d’autres filiales. Comme les groupes étrangers en France assurent près de la moitié des exportations industrielles [18], leur moindre performance à l’exportation impacte directement la balance commerciale.
- Selon Nicole Mariaga, jusqu’au milieu des années 1990, les IDE sortant ont été un complément aux exportations, avec un impact positif sur la balance commerciale. Mais elle montre que de 2002 à 2008, les IDE sortant ont été un complément aux importations, et l’impact sur la balance commerciale a été légèrement négatif.
- Le même auteur relève que les IDE entrants favorisent un accroissement des flux de commerce un peu supérieur pour les importations à celui des exportations. Là aussi l’impact sur la balance commerciale est légèrement négatif.

C. Les politiques économiques différentes de l’Allemagne et de la France …

La moindre performance relative du commerce extérieur français aurait dû conduire, selon la théorie économique, à un ajustement du coût des facteurs. C’est ce qu’on observe effectivement sur le graphique ci-dessous où avant Maastricht, le processus de désinflation compétitive engagé par le gouvernement socialiste de l’époque ramène en 1988 la productivité du travail en France au niveau allemand. Aidé par la récession de 1993, le coût relatif du travail en France diminue ensuite pour revenir en 1999 à son niveau de 1979. L’emploi industriel relatif [19] en France progresse, l’écart entre la France et l’Allemagne est divisé par presque 2.

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Graphique 16. Ecarts France - Allemagne

En 1998, l’introduction des « trente-cinq heures » de travail hebdomadaires ne provoque pas l’augmentation de l’emploi espérée par le gouvernement : la productivité relative de l’industrie française bondit et surpasse la productivité allemande. Depuis 2003, les efforts de maîtrise des salaires en Allemagne conduisent de nouveau à une dégradation rapide de l’avantage en matière de coût du travail de la France, où une politique d’augmentation rapide du salaire minimum (SMIC) est menée. Par sa puissance industrielle, la richesse de son offre et des coûts compétitifs, les exportations allemandes se développent à un rythme accéléré.

La comparaison de l’éventail des salaires [20] est significative. Il n’y a pas de salaire minimum en Allemagne, alors que de 2000 à 2005, le salaire minimum en France augmente de 24 % (les prix à la consommation augmentent de 10 % sur la même période.

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Graphique 17. Eventail des salaires

D. … induisent-elles des comportements d’entreprises différents ?

Selon le CAE, repris par Terra Nova [21], le taux de marge moyen des sociétés non financières françaises est le plus bas d’Europe (courbe noire du schéma ci-dessous). [22] Il était proche du taux allemand (autour de 33 %) au début des années 1990, mais celui-ci a augmenté régulièrement pour atteindre 40%, tandis que le taux français a stagné.

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Graphique 18. Taux de marge des entreprises comparés (10 pays)

Les auteurs missionnés par le CAE estiment que l’évolution de 3 paramètres contribue à la variation du taux de marge : le coût réel du travail par salarié (charges sociales incluses), les termes de l’échange [23], la productivité du travail par salarié. Sur la période examinée, ils relèvent que la productivité du travail et les termes de l’échange ne parviennent pas à compenser la contribution négative de l’évolution du coût du travail.

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Graphique 19. Contributions aux variations du taux de marge des entreprises

Et de conclure « Les parts, dans la valeur ajoutée, des profits bruts et de la rémunération du travail sont demeurées à peu près stabilisées en France » depuis 20 ans.

La part des salaires se situe environ aux 2/3 de la valeur ajoutée des entreprises en France. Mais comme le fait remarquer B. Delaveau [24], ces données sont établies sur la base de la comptabilité nationale et ne portent que sur l’activité des entreprises dans le périmètre national. Les comptes consolidés des plus grands groupes français non financiers montre que la part des salaires dans la valeur ajoutée a été ramenée de 60 % en 1999 à 51 % en 2005, bien en-dessous des 2/3 qui viennent d’être évoqués. Pour Delaveau, cette différence traduit la « stratégie d’optimisation des coûts de production à l’échelle internationale » des grands groupes.

Leur stratégie d’investissement et de financement conduit les grands groupes à délocaliser à l’étranger les activités nécessitant une main d’œuvre moins qualifiée, leur permettant de dégager à l’extérieur un taux de marge qu’il n’est pas possible, dans le conditions économiques actuelles, d’atteindre en France. Ces délocalisations, particulièrement dans l’industrie, contribuent à rendre déficitaire la balance des échanges de marchandises. Il serait intéressant de vérifier si la récente dégradation de l’excédent des services ne serait pas due au même phénomène.

Le taux de marge beaucoup plus élevé en Allemagne peut amener les groupes à deux types de décisions : le maintien en Allemagne d’activités à main d’œuvre peu qualifiée, qui bénéficient de l’absence de salaire minimum ; la maîtrise globale d’une chaîne de valeur ajoutée faisant remonter les marges vers le pays. Les entreprises françaises choisiraient plus volontiers des implantations à l’étranger servant les marchés locaux, sans remontée vers la France de la chaîne de valeur.

5. Conclusion

Faut-il pour autant conclure que l’avantage comparatif est mort et que le libre-échange bénéficie plus aux firmes multinationales qu’au populations et aux nations ?

Bien évidemment, Pascal Lamy a un avis différent. S’il note qu’un gain de productivité dans un pays peut causer un réduction du commerce et une baisse des avantages qu’on peut en attendre, il affirme qu’ « en permettant à chaque pays faisant partie de la chaîne d’approvisionnement de se spécialiser dans la partie ou le composant pour lequel il a un avantage comparatif, l’internationalisation des chaînes d’approvisionnement crée d’énormes avantages économiques » [25] , ce que manifestement les entreprises allemandes ont bien compris. Les déséquilibres de la balance courante, comme celui que nous avons décrit plus haut pour la France, ne sont pas la conséquence d’une mauvaise politique commerciale, mais des comportements nationaux en matière d’épargne et d’investissement.

« Les avantages de l’ouverture des échanges ne se concrétiseront que dans un contexte global de politiques adéquates. (…) Nous avons besoin d’un politique macroéconomique solide. », poursuit Pascal Lamy. Lorsque les bénéfices du libre-échange se concrétisent, il incombe « aux gouvernements de veiller à répartir les avantages tirés de l’échange international ».

Notes

[1] INSEE, EUROSTAT, OCDE, OMC

[2] OMC, 2009, Examen des politiques commerciales des Communautés Européennes, Rapport du secrétariat, WT/TPR/S/214/Rev.1, 8 juin 2009, « L’appui au système commercial multilatéral est au cœur de la politique commerciale des Communautés Européennes. Les Communautés Européennes sont l’un des principaux moteurs des négociations, ayant fait de nombreuses propositions dans un large éventail de domaines ».

[3] http://www.vie-publique.fr/

[4] Commission Européenne, 2006, Les avantages de l ‘Europe, Ce que le marché unique vous apporte, 22 p

[5] Source : OMC

[6] Source : base de données statistique de l’OCDE (http://stats.oecd.org/Index.aspx ?DataSetCode=csp2009)

[7] OECD Factbook 2009 : Economic, Environmental and Social Statistics - ISBN 92-64-05604-1 - © OECD 2009

[8] Tendance sur la période 2005-2010 : +0,5 % par an en France et –0,1 % par an en Allemagne (Source ONU, in Etudes et Analyses, INSEE Références, Accroissement de la population, mars 2010

[9] Source Eurostat et Commission Européenne (http://europa.eu/abc/keyfigures/qualityoflife/wealthy/index_fr.htm)

[10] Le degré d’ouverture est calculé comme la somme des exportations et des importations de biens divisée par le double du PIB (Selon Demmou, Lilas, 2010, La désindustrialisation en France, Ministère de l’Economie, Les cahiers de la DGPTE, Février 2010, P. 25).

[11] Données Exports, Imports et PIB : source OMC

[12] Demmou, Lilas, 2010, La désindustrialisation en France, Ministère de l’Economie, Les cahiers de la DGPTE, Février 2010, P. 26 et 30.

[13] Sources EUROSTAT et INSEE. La série relative au coût horaire du travail en France est absente des bases de données d’EUROSTAT.

[14] Source EUROSTAT : parités de pouvoir d’achat relatives à la moyenne de l’UE à 27.

[15] Source CNUCED : http://stats.unctad.org/FDI/ReportFolders/reportFolders.aspx

[16] Nicole Madariaga fait remarquer que les données sur les flux d’IDE , déclarées par les établissements de crédit, sont plus fiables que les données de stock, collectées par enquête : ces dernières ne doivent pas être surinterprétées (Mariaga Nicole, 2010, Impact des IDE sur le commerce extérieur de la France, in Investissement Direct Etranger et Performances des Entreprises, CAE, p.169)

[17] Fontagné Lionel et Toubal Farid, 2010, CAE, Investissement direct étranger et performances des entreprises, p. 51

[18] Fontagné et Toubal, p. 59

[19] L’emploi industriel étant en contraction sur longue période, il serait plus juste de parler d’une « moindre » diminution en France qu’en Allemagne.

[20] Rapport entre le 5ème et le 1er décile de l’éventail des salaires (Source : OCDE)

[21] Terra Nova est un « think tank » du Parti Socialiste français

[22] Cette Gilbert et Sylvain Arnaud, 2009, CAE, Le partage des fruits de la croissance en France, rapport de mai 2009, repris par Terra Nova, Partage de la valeur ajoutée : des perspectives salariales assez faibles en France, 9 juillet 2009

[23] Ratio entre le prix de valeur ajoutée et le déflateur des prix à la consommation

[24] Delaveau Bertille, 2009, Faut-il rééquilibrer le partage de la valeur ajoutée et des profits en faveur des salariés ?, Centre d’Analyse Stratégique, Note de veille n°133, Mai 2009, p. 2 et 3

[25] Lamy Pascal, 2010, Economie et commerce international, quelques fausses vérités, Conférence à l’Ecole d’Economie de Paris, 12 avril 2010

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